PROLOGUE
Sortir les choses de la pensée,
oublier celles qui restent pensées,
penser de nouvelles choses,
sans les remâcher sans cesse
(penser à éviter la répétition à répétition) ;
déboucler la boucle,
réaliser et respirer.
Recette de cuisine de Kalvingrad et d’ailleurs
KALVINGRAD
Lors de notre première rencontre, je lui ai offert « Les jolies choses », un livre dont le titre me plaisait. Lors de notre dernier café, elle m’a donné « Voici Macbeth, l’assassin du sommeil », un hommage à William Shakespeare, comme petit cadeau de Noël à la sauvette, un fascicule où l’on peut lire en presque toutes les langues cette citation :
Brûle, fonds, brève bougie !
La vie n’est qu’une ombre qui fuit, un pauvre histrion
Qui parade et pleure un temps sur scène
Puis sombre dans le silence. C’est une histoire
Contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur
Sans aucune signification.
Email du 19 février 2005 : Voilà deux semaines que nous sommes séparés. Notre séparation la plus longue depuis notre première nuit. Bien sûr, il y a eu des séparations invisibles beaucoup plus longues, celles de ta « double vie » qui ne finira jamais.
LA
Quatre voies dans chaque sens le long du Pacifique, l’autoroute entre Santa Barbara et LA. Du chardonnay frais, plein de saveurs, et des pâtes aux fruits de mer reposent en nous. Petit délire culinaire délicieux consommé avec la douce jouissance d’êtres anodins.
Elle est au volant, moi à ses côtés, somnolant.
Je me penche pour ramasser une carte postale qui traine à mes pieds : quelques dunes du désert de la Vallée de la Mort. Une pensée de fin subite m’effleure tandis qu’elle accélère et bifurque brusquement. Elle perd le contrôle de la vieille Hyunday alors qu’elle tentait de dépasser une autre voiture.
Angle mort dans le miroir, mort sans reflet devant nous, imminente. Je n’ai pas encore trente ans. Le soleil se couche dans la mer, imperturbable ; il se lèvera demain de la terre, toujours imperturbable.
Du sable sépare les deux sens au trafic dense à cet endroit précis, alors que juste avant et juste après, c’est un mur de béton qui aurait achevé notre course.
Elle parvient à immobiliser la voiture dans ce sable, notre minuscule Désert de la Vie qu’aucune carte postale ne représentera jamais.
Ainsi, elle évite une première mort dans le sens et une deuxième mort dans la séparation entre les sens et une troisième mort dans le contresens.
Elle est sous choc, je reprends le volant et continue le chemin vers l’immensité de la ville amorphe.
Vivre, simplement vivre.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Je commence à retrouver un certain calme et une certaine sérénité par rapport à nous, Vera, toi et moi, ainsi qu’à notre entourage et les choses de la vie.
Calme trompeur. La haine mange l’âme.
PARIS
Sms 1 : J’ai une proposition à te faire : vivre tous les trois ici et maintenant, tout recommencer sans passé, loin de Kalvingrad, faire l’amour, faire notre bonheur et celui de notre fille, jouir de la vie.
Réfléchis, ressens.
Sms 2 : Tu m’as offert un champ de hariclots, je t’offre les champs élychés, sans tricher !
Sms 3 : Le cadeau d’anniversaire post « Assassin du sommeil » est un désire nommé « Résurrection du réveil ».
Sms 4 : Réveil des sens
Sms 5 : Réveil de la lucidité
Sms 6 : Réveil du rêve
Sms 7 : Réveil du réveil
Dernier sms : Assassin du sommeil ou sommeil assassin ?
Aucune réponse.
Sommeil assassin : la résurrection du réveil n’aura pas lieu.
Dors bien, sans rêves.
Je fais le deuil qui s’y refuse, nuit blanche.
Le matin du 11 janvier 1999, une femme, débridée sur moi, jouit une dernière fois. Moi, qui suis déjà bridé par une autre femme que je labourerai le soir du même jour la première fois pour y semer et récolter tout ce que la terre offre d’amour et de haine.
Du Champ de fleurs, où fut exécuté un homme qui prêcha la terre ronde, aux ruines de la Baliverne. Destruction imaginée d’une conviction plate de cette terre qui deviendra mon image carrée de celle-ci. Ainsi pourrait-on résumer cette histoire.
Lecteur, ne cherche pas à comprendre tout de suite. Tout te sera dévoilé au fil des pages ou, à défaut, dans les lignes vides entre les paragraphes que tu combleras par ta propre histoire, qu'elle soit plate, ronde ou carrée. Et peut-être concluras-tu qu’il n’existe pas de formes pour raconter nos histoires, ni de contenus pour comprendre ces formes.
Je regarde cette photo, jamais détruite, sur laquelle elle pose nue un dimanche matin après l’ivresse d’une chevauchée nocturne où l’Homme et la Bête sont devenus uns, bellissime, belliqueuse de l’amour.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Ce que je t’écris maintenant, je n’aurai pas pu l’écrire avant. Je ne sais pas si, à l’avenir, je l’écrirai ainsi.
DAKAR
Lumières qui noircissent la nuit, objets hétéroclites, telle Varsovie pendant l’état de guerre sous le général J., lumières pâles entre deux coupures de courant. Ville noire dans le noir. Capitale, à la marge de la marge : « A least developed country. »
« Atomisation globalisée, Afrique francophone et l’Organisation Mondiale du Tourisme – Une analyse futuriste du discours et de sa représentativité. » Livre, thèse de doctorat, une poésie sous couvert de travail scientifique, que je porte comme une bible dans ma découverte de cette terre brûlée. Dissertation, reflet de la beauté de cette femme sortie de la fable de l’univers. Fable qui sera écrite lorsque l’écriture sera aussi atavique que le sexe. Le sexe, « le génie italien en allemand - Genitalien » selon un graffiti aperçu l'autre jour. Le sexe, qui sert également d’orifice pour dégager les excréments, ne l’oublions pas, nous autres euphémistes vespasiens du quotidien. Ou, à défaut, fable qui deviendra orale, voir muette, sans voix, voie sans issue. Rien ou tout, absolument, lire page 20 pour s’orienter dans le but de se perdre : « Le discours possède la puissance de générer des perceptions et de les légitimer. Ainsi, ce projet de recherche aboutira à une documentation de la mise en scène théâtrale de diverses réalités qui existent simultanément. »
Quelques objets s’étalent dans le restaurant où je lis à minuit quelques histoires courtes qu’elle m’a offertes (« Pour mon amour, histoires de Vienne à lire dans l’Afrique lointaine »). Narrations brèves de la ville de sa mère, l’épouse Oiseau. Objets recyclés de boîtes en fer blanc, « Moutarde de Dijon », « Insecticide », « Coca Cola », déchets que l’artisan anonyme a su récupérer d’une autre civilisation, les rendre beaux enfin et ainsi immortels grâce à leur nouvelle fonction qui n’en est plus une : orner.
Déflorer une vieille putain, impossible n'est pas français comme l'affirme la superstition cocorico.
Redonner vie. Le livre aussi est un objet, de même la femme « dans un monde dominé par les mâles » (tout comme la propriété serait également un sentiment, à en croire une ligne de dialogue d’un film que nous n’avons pas vu, car collés aux lèvres l’un à l’autre dans le noir de la salle obscure, aussi sombre que Dakar la nuit...). Sur mon petit écran de téléphone portable aux tarifs de communications usuraires luit l’image de ce personnage « of its own complexities ». L’incarnation de sa patrie perse, le pays de son père.
A la périphérie de toutes les choses éphémères, elle se met au monde, se donne vie et aspire à la détruire, génitrice de sa propre raison où elle se positionne d’un pas de ballerine esquissé, créatrice de l’essence même de l’intouchable.
Quel est le sens de ces mots qui me charment, car je les écoute sans les entendre ?
Elle parle et se tait, elle pense, elle ressent, elle pleure, elle rit, elle joue à représenter la douleur de ce monde, elle raconte des histoires, les siennes et celles des autres, construit le monde et le déconstruit, le sien propre, celui des autres. Dans mon imaginaire, femme parfaite dans son imperfection, imparfaite par sa perfection.
J’ai toujours eu une tendance malsaine à idéaliser certaines personnes, à les enfermer dans une bulle de savon au parfum bon marché de lilas ou d'autre fleurs afin de les éloigner de moi. Cela surtout à la fin de l’hiver, au tout début du printemps.
Ce n’est pas la bonne saison pour ce genre d’exercice sentimental, surtout pas dans l’hémisphère nord.
Elle me soûle comme du vin, sans que j'en boive une goûte en sa présence ; elle est abstinente, sans que la raison en soit sa foi, mais le mal à l'âme qui la torture. Le vin, sang pour sang, celui que préconisent de boire en grandes quantités au quotidien les médecins de l’Hexagone pour prévenir l’infarctus...
La terre est-elle ronde ou plate ? Est-elle ludique ou précieuse, cette femme, orientale ou viennoise ? - Métamorphose de l’être, lorsqu’il devient un masque du paraître ou, vice versa, un masque du paraître qui devient une caricature de l’être.
Un papillon qui se moque gentiment d’une larve, sachant que la moquerie est réciproque (je me demande d’où je tire cette connaissance des pensées d’une larve et d’un papillon).
« La petite larve gourmande », le premier livre de Vera, qu’elle dessinera à Paris trois ans plus tard, à l’école maternelle.
Et, rentrés au pays, dans le jardin de ma grand-mère, nous découvrirons que les vraies larves sont vraiment gourmandes.
Beauté de l’esprit que laisse deviner un sourire futé sur ses lèvres fines, silence du regard qui sait être fixe, imperturbable, cela pendant une durée qui me paraît infinie.
Arrêt sur image.
Je l’aime ni pour cette beauté, ni pour la beauté de son corps de danseuse, l’élégance de son mouvement déterminé, ni pour son visage à la fois sévère et léger, sombre lorsqu’il ne rayonne pas comme le soleil. Je l'aime peut-être pour son esprit brillant, dévoré par les cafards.
Ma bouche est sèche, un goût de sel et de pommes grenades me reste des nuits d’insomnie où je me suis noyé en elle. Cette mer infinie, amante, dont je rêve qu’elle deviendra mère par moi et moi père par sa grâce. Finalement, ce rêve ne restera qu'un cauchemar, qui ne se réalisera pas, heureusement. Je l’aime, simplement, sans raison. Elle, femme fabulante, fabuleuse, rencontrée dans le froid de Kalvingrad lors d’un été indien.
Je passe ma première nuit au Sénégal à l’hôtel « Miramar » qui porte le même nom que l’hôtel où j’ai passé ma première nuit au Brésil. « Miramar » à Dakar, c’est à la rue Félix-Faure, « Miramar » à Rio, c’est à Copacabana. Tout le monde connaît Copacabana. Pour en savoir plus sur la rue Félix-Faure, du nom d’un président français mort dans le lit d'un bordel, selon les rumeurs régulièrement démenties, il faut lire « Rue Félix-Faure » de Ken Bugul, dédié à Djibril Diop Mambety, l’auteur de « Touki Bouki », l’un de mes films préférés de tous les temps.
Cette phrase d’elle, personnage somme toute éphémère, après une nuit d’amour, qui finit en pipe : « Comme c’est beau de m’endormir avec ton goût dans mon palais. »
Chuchotement « kitch porn » qui m’envoûte et ne s’effacera plus de ma mémoire. Oublier tout le reste et planer sur un tapis volant.
Dans sa thèse de doctorat, elle cite : « On agit sur la réalité en agissant sur sa représentation. » C’est Michel Foucault qui prêche cela à la page 93 de son livre « Les mots et les choses, Une archéologie des sciences humaines », dans l’édition de 1966, pour être précis.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Récemment, après l’avoir exprimé par quelques comportements, qui évoquaient en moi des souvenirs douloureux, tu me dis que tu as eu la révélation qu’on ne s’aimait plus. Peut-être as-tu trouvé la personne tombée du ciel, sans être suicidaire, qui te donne cette conviction.
Pour moi, c’est le ciel qui me tombe sur la tête, mais il me faudra du temps pour en devenir conscient, me remettre de mon inconscience.
TURIN
Dans la garçonnière de sa mère, elle, nue sur le lit. Moi, devant le miroir, la cravate refuse le nœud. Je retourne au lit, faire l’amour, sans refus. Elle ne me lâche pas ; il ne faut pas résister à un tourbillon, il faut se laisser attirer vers le fonds, puis, lorsque l’attraction cesse, remonter en surface par quelques mouvements économes, mais décidés. L’épuisement cause la noyade, le conseil de mon père, qui m’a sauvé la vie quand, adolescent, pris dans les courants tourbillonnaires d’un fleuve printanier gonflé par les neiges fondues, j’ai échappé de justesse à la mort.
Elle ne sait pas cuisiner, haute bourgeoisie. Elle craint le métro de Rome, qui n'en est pas un. Elle caresse mon pied, blessé par un coquillage suite à un plongeon audacieux. Près du village des vacances de son enfance au bord de la mer. Refuge de riches bâti telle une maison d’escargot surplombant la côte. Elle aime boire et manger, faire l’amour, elle sur moi.
Venir, me faire venir, revenir.
Midi. La cravate refuse toujours le nœud. Voilà quatre ans que je la fais au quotidien, les jours ouvrables (sauf lors du « casual day » américain, évidemment), cabinet d’avocats international oblige. Tout à coup l’amnésie. Un nœud dans ma tête refuse le nœud de ma cravate. Et si l’on perdait l’usage de la parole un beau matin ? Des pensées ? Des sentiments ? Que seul l’usage du sexe subsistait ? Errer dans cette ville sans mémoire, sans projet ? Maintenant, sans passé, sans futur, juste poussé par la soif et la faim de baiser et bouffer, par rien d’autre ? Un chien sans laisse, un chat de gouttière, des pigeons au chômage depuis l’avènement du courrier électronique.
Un camion à ordure passe au bas de la rue, tourne autour du temple, le ballet des éboueurs costauds et agiles, une femme au volant, fine. Raconter l’histoire de ces hommes, de cette femme.
Venir, faire venir, revenir et encore revenir. Et puis s’endormir.
La rue est propre, bientôt sale, puis propre à nouveau. Je sais encore lire : « Les bébés règlent leurs conflits à l’amiable » titre une revue pour femmes son article vulgarisateur sur une étude de chercheuses d’une université anglo-saxonne. Les bébés à la tête du monde, un modèle pour les Nations Unies ? - J’en suis un, moi, un bébé, qui a oublié le nœud de cravate ce matin et pour toujours. Je sortirai peut-être pacifiste de cette aventure si bébé je reste.
Est-ce que je sais écrire ? Certains, en lisant mes mots ici, en douteront peut-être.
Je me rassure moi-même et tapote sur le clavier de la « Baby Hermès » noire, devenu objet de décoration sans toutefois cesser de fonctionner. Des signes s’incrustent sur le papier jauni, des caractères, des vrais, qui ont du caractère, du vrai. Le bruit tranché des touches, du rouleau qui tourne d'un râle bref, que je relance d’un geste décidé et rapide et qui revient lentement, mais sûrement. Essaye, lecteur, ces gestes lorsque tu tomberas sur une telle relique aux puces ; je te promets quelques frissons. Rien de comparable avec ce qui sort aujourd’hui des imprimantes laser après un rot étranglé, signes aseptisés pour un contenu « copy & paste ».
Le temps passe et je ne suis plus bébé, mais petit enfant : « Papa fume la pipe », peut-être la première phrase que j’ai lue, à haute voie, en première classe, dans une école de campagne près de Kalvingrad.
L’odeur agréable du tabac de cette pipe de mon père dans le bureau, le bruit sourd de sa première machine à écrire électrique, « Olivetti ». Par la suite, mon père arrêtera de fumer pour préserver sa santé, allait-il prétendre. Il mourra tout de même jeune d’un cancer quand je serai grand. Et « Olivetti » fera faillite, sans qu’il y ait un lien de causalité entre la fumée de la pipe et ces destins humain et matériel. Pure coïncidence ; pour preuve : la fumée nuit à l’homme, mais pas à la machine, et pas de fumée ne nuit ni à la machine ni à l’homme...
Logique.
Je n’ai jamais appris l’alphabet par cœur et la logique n’a été d’aucun recours pour combler cette lacune comme tout un chacun peut se l’imaginer.
Je me souviens de cet autre matin fatidique :
Je n’avais pas fais mes devoirs à la maison la veille au soir, après avoir rempli mon cartable de noix ramassées au pied des arbres sur le chemin de l’école.
La maîtresse m’interpelle et me demande de réciter les lettres dans l’ordre établis. Je me tais, puis je mens, un peu rouge : « J’ai oublié ».
Je n’ai jamais pu oublier l’alphabet, car je ne l’ai jamais appris jusqu’à ce jour. Pas comme le nœud de la cravate que j’ai assimilé à la lecture d’un article, étayé d’une instruction graphique, dans un numéro du « Playboy » brésilien de mon beau-frère dédié à la discipline vestimentaire des lecteurs jouissant des nues.
Il faudra bien que je le réapprenne, ce foutu cordon qui fait pendre un torchon vers le nombril (ça rime avec « viril »), si je veux devenir autre chose qu'un dictateur à toge.
On vient de découvrir du haut d’un hélicoptère une tribu amazonienne qui n’a encore jamais été en contact avec nous, membres de la « civilisation » autoproclamée. J’imagine qu’on leur balance « Kalvingrad » dans le potager et que ce livre devienne leur bible. À quelle « civilisation » aboutiraient-ils ? – Imagine-toi, lecteur, devoir tout créer sur la base de ce livre, le mien, qui te captive ou te lasse en ce moment précis.
Construire une histoire, puis la déconstruire, puis la reconstruire.
Venir, revenir, devenir.
Dans la bibliothèque publique de Kalvingrad, je tombe sur un gros livre qui contient la liste des empereurs, impératrices, rois, reines, présidents et présidentes, dirigeants aux titres divers de ce monde depuis la nuit des temps. Rares sont les noms qui me sont quelque peu familiers. Ce pavé ignore les guerres et les paix liées aux personnes qu’il répertorie. Au crayon j’ajoute mon nom sur la dernière page et comme titre « roi des Martiens ».
Me refaire une vie sur Mars, tiens, fonder ma propre tribu et en être le chef pour planter des carottes rouges sur fond vert, en daltonien convaincu, voilà un plan de carrière à la hauteur de mes rêves de grandeur absolue. Quitter l'humanité sous toutes ses formes de gouvernance pour le règne animal et y découvrir l'anarchie et vice-versa, l'ordre.
Si, à la place d’une vie, d’une fonction et des occupations qu’elle entraîne, on pouvait choisir son signe dans un livre : un mot, une ponctuation, un numéro de page ou un espace blanc. Que choisirais-je ? - Un mot, lequel, dans quelle phrase, dans quel paragraphe, dans quel chapitre, dans quel livre ? Ou une virgule ou un point ou des guillemets, car ils reviennent sans cesse partout ? Ou un numéro de page, pratique, car il permet de retrouver le fil de la lecture ? Ou un espace blanc, souvent le signe le plus significatif d’un livre ? Ou carrément inventer un signe nouveau ? Un nouvel alphabet ? Une nouvelle langue ? Force est de constater que l’embarras du choix est grand.
PARIS
Enfin, je me sens à la maison dans une ville, moi, qui n’ai jamais eu de véritable chez-moi. Sérénité à laquelle je me délecte comme un nourrisson au lait maternel dont j’ignore le goût, par ailleurs, car il m’a été refusé.
L’odeur du métro, le rythme de ses bruits, le blanc de ses carrelages voutés, un parcours quotidien pour une masse indifférente, sensations des plus banales qui m’enivrent, moi, seul dans ce délire, car le monde reste sobre, évidemment.
La joie enfantine des « Lettres à Emile » de Miller, ce « roi de l’amitié », qui y narre sa tardive naissance d’artiste dans cette ville, touriste anarchique. Mieux vaut naître tard que trop tard.
Dans les entrailles de mon ordinateur, sur une surface lisse pour laquelle un scientifique a reçu le prix Bordel (médaille impérialiste sans valeur aucune à part un million de fric pour le lauréat et du nombrilisme occidental - on est les plus intelligents, parce qu’on est blanc, blond, aux yeux bleus, suédois quoi - et, après ce bref excursus dans les méandres du show du plus fort, je reviens au début de ma phrase), dans les entrailles de mon ordinateur, donc, ces signes que la machine rend intelligibles sur l’écran :
Date : Jeudi, 19 avril 2001 13:59
Sujet : Guten Tag
Tu parles une belle langue...
Ich liebe Dich, ich umarme Dich, und ich küsse Dich.
Ma anch’io!
Ti amo, ti abbraccio, ti bacio dappertutto (partou...)
mmmm... quel bon réveil...
x
Tout est dans une boîte mince sous le clavier en plastique sur lequel je fais danser mes doigts sans aucune chorégraphie. Je serai l’archéologue dilettante de mon propre vécu.
Tout est brut. La lecture me brûle l’âme, l’écriture m’écarte les membres. Je suis un « graphomane » atteint de cécité, je tape à l’aveuglette les fragments d’un roman qui ne sera jamais ce qu’il pourrait devenir, sans censure ortografik aucune - sine « spelling and grammar » - ortografuck... Je tape afin de noircir cette nuit blanche, vider ce qui en moi me vide.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Il y a eu nos vies sentimentales qui ont joué un rôle déterminant dans notre relation. Double-vies. Il existe beaucoup de couples dont les vies sentimentales sont linéaires en arrière-plan, qui ondulent ailleurs et autrement.
Heureux, les simples d’émotion.
Lorsque l'un des amants tire dans les jambes de l'autre, c'est au rythme du mutilé que le couple avancera jusqu'au moment où le valide, épuisé, abandonnera l'invalide.
LA
Lorsque j’étais gamin, un copain grattait du chewing gum collé sur le goudron pour le mâcher à nouveau. Cette gomme crachée et recyclée devait porter la marque « Hollywood », la seule vendue dans les parages.
Devenu grand, je découvre certains contemporains gratter la plume pour vanter les films imposés à coups de marketing musclé par l’oligopole des studios d’Hollywood aux masses de la planète. Hommes-sandwich dociles, ils recyclent le dossier de presse pour le métamorphoser en publicité gratuite. Celle-ci prend la forme de critique de cinéma dans la rubrique culturelle de journaux subventionnés par les Etats providences soucieux du pluralisme des opinions. Lire par exemple le « Temps », un quotidien de Kalvingrad, aussi superflu que son homonyme, le temps, lorsque celui-ci semble s’arrêter.
Encore et toujours « Hollywood » : Le prémâché fourni par les multinationales dominant les industries culturelles est copié et collé partout dans le monde. Ce dernier, libéré de la dictature du prolétariat, est soumis au jouc de la marque.
L’air est conditionné, l’esprit et les sentiments également.
C’est la vérité selon la « Prawda », qui a disparu comme l’un des symboles de la guerre froide et qui n’a pas encore été remplacée dans l’imaginaire des foules à divertir en cette époque paisible d’après-guerre nucléaire qui n’a pas eu lieu.
Ce que je voulais exprimer par cette comparaison est évident : le Temps sert la Vérité.
Vivons-nous dans une prison sans en être conscients ? Théorie de la conspiration des esprits de tout un chacun ou conspiration d’une théorie dans mon esprit à moi, celle de la mort des idéologies, ce qui rimerait avec « bougies » (par exemple celles qui servent à la jouissance d’une femme qui est la cause de cet ouvrage) ?
Je me regarde dans le miroir de la salle de bain, sans lunettes. Pour la première fois, je me dis à moi-même : « Je me ressemble. » Et je ris. Vision très floue d’une vérité intemporelle ou d’une contre-vérité temporaire ?
FLORENCE
Tout est oublié maintenant, à l’ère « chat », six ans et six mois plus tard (je copie et colle) :
[15:19:53] X dit : j’ai suivi une excellente conférence ce matin
[15:20:18] Y dit : à quel sujet ?
[15:20:36] X dit : sauf qu’à la fin, un chercheur invité a fait une présentation à mourir d’ennui
[15:21:04] X dit : alors... pendant la dernière demie heure du séminaire, j’ai pensé...
[15:21:12] X dit : que je faisais l’amour avec toi
[15:21:18] X dit : je n’ai pas pu m’en empêcher.......
[15:21:21] Y dit : ben, l’année passée tu as raté toutes mes présentations que personne ne considérait comme ennuyeuses
[15:21:35] X dit : si tu savais comme je me suis sentie embarrassée !!!
[15:21:42] X says: c’est de ta faute !
Mea culpa, je suis X et X n’est plus Y.
Et Y ? - Est-elle toujours Y ?
Quand j’étais petit, on célébrait les atomes et les chromosomes, X et Y. Maintenant, les mots font gloire aux gènes, homonyme de la ville où nous avons écartelé nos destins une fois pour toute, baise ultime suivi d'une torture chronique et platonique. Demain, ce sera peut-être au tour des « chromatogènes » ou des « gènatochromes », qui sait, le vocabulaire suit des modes comme tout ce qui vestimentaire au sens propre et figuré.
Veux-tu savoir ce qui t’attends, toi, qui dédies une fraction de ta vie à la lecture de ces lignes ?
Et bien, c’est prévisible : A la fin de ce livre, il y aura un point final, sauf erreur de ponctuation.
Suite de l’email du 19 février 2005 : J’aimerais t’écrire quelques pensées au sujet de mes sentiments et tu comprendras à la fin pourquoi. Ne lis pas cette fin tout de suite, tu n’y comprendras rien. Je te divulgue des fragments que je disperse afin qu'ils restent fragments. Pas de court circuit possible.
KARL MARX STADT
Les filles sont froides à Kalvingrad et celles qui viennent d’ailleurs s’enrhument rapidement. Elles sont mignonnes ou laides, toujours marquées de griffes, griffées de marques, tatouées des signe du marché comme les esclaves en son temps : Louis Vuiton, Nike, Colgate, Rolex, Zara, Volkswagen, World Cup, Evian, Yves Saint Laurent, Migros, Ronald Mac Donald, Sony, Tampax, Spider Man, Greenpeace, EasyJet, Panadol, NY, Che, Virgin Cola... Les filles de Kalvingrad ne parlent pas, sauf à leurs téléphones portables. Et encore, certaines préfèrent tapoter le minuscule clavier, le regard figé sur l’écran aux messages, par mesure d’économie ou par tic.
Si on remplaçait ces engins par un fruit, une pomme, une banane, une citrouille, Kalvingrad prendrait goût. On ne change pas la mentalité des gens sans changer les choses qui la conditionnent. Et on ne change pas les choses, sans leur donner un sens.
Kalvingrad est partout ; prenez le temps de découvrir votre ville.
Donner un sens aux choses ?
Je mâche une gomme de la marque « Hollywood », fraiche, pas remâchée.
Ca s’appelle « blockbuster », un bombardement lourd et intense pour raser un pâté de maisons. Jargon des pilotes américains qui larguaient leurs bombes sur les villes allemandes pour achever la deuxième guerre mondiale.
Le Monde du 3 mars 2001, dernière page, traîne ouvert sur un siège du tram 12 :
« Les deux célèbres bouddhas sculptés il y a plus de 1500 ans dans la falaise de Bamiyan ne sont peut-être plus. Indifférents aux protestations d'une communauté internationale qui, à l'exception du Pakistan, de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, ne les reconnaît pas, les talibans au pouvoir à Kaboul ont commencé leur travail de destruction de toutes les statues du pays.
Selon un officiel taliban à Kaboul, cité par l'AFP, les miliciens de Bamiyan se sont livrés, dès jeudi 1er mars, à un tir de barrage aux chars, roquettes, armes automatiques sur les deux statues déjà très endommagées par la guerre.
L'Agence islamique de presse, proche des talibans, affirme pour sa part que des explosifs ont été ce vendredi placés autour des statues pour les faire sauter. »
Calvin, nom d’artiste de Chauvinus, l’a fait à Kalvingrad, ce carnage de l'incarnation désincarnée. Cette ville en souffre encore aujourd'hui.
Le génocide culturel est une tradition que le « copyright » perpétue aujourd’hui...
KALVINGRAD
Les cinémas de mon quartier sont avides de montrer le « blockbuster » du moment, le même, sur tous les écrans, partout présent, sur toutes les affiches, dans tous les journaux, sur toutes les chaînes de télévision et de radio, sur la toile et au téléphone, à bourrer les crânes à vide, rythmer les cœurs au pas, gonfler les couilles à bloc et mouiller les chattes à flot.
Pub totale.
La peur mange les âmes et le « blockbuster » les vomit en une et une seule viscosité visqueuse que la masse, qui ne veut et ne peut plus avoir le choix, avale sans broncher.
Les journaux que j’achète en tant que consommateur fidélisé et que je subventionne en tant que citoyen docilisé lui dédient leurs couvertures et des pages entières, cela gratuitement. Le « blockbuster » fait vendre en se vendant, se vend en faisant vendre. Il rend les masses soumises et devient une messe inéluctable pour les fidèles du divertissement uniforme sur la planète.
« Je l’ai vu », confesse une fille, assise sur le siège du tram, à côté de la dernière page du Monde, à son téléphone portable qui l’écoute, muet.
Il faut le voir.
« Blockbuster », c’est l’expression d’un film à succès d’Hollywood : Sept grands studios californiens font chacun chaque année vingt huit films, chaque film doté en moyenne de quarante millions de dollars pour être tourné et de soixante millions de dollars pour être vendu au public du monde entier.
Il n’y rien d’autre à voir. Bouffe ce qu'on te sert et ferme-la.
Les bouddhas dans la falaise de Bamiyan ont subit le même sort que les pâtés de maisons dans la ville de Chemniz, qui sera nommée Karl Marx Stadt, puis renommée Chemniz.
« Blockbuster », idem pour le « hit » en musique et le « bestseller » dans la librairie. Spiderman, Madonna et Harry Potter, même purée que tu dois ingurgiter, spectateurs, mélomane, lecteur, et pas seulement de 7 à 77 ans.
Pub oblige.
Les seins de la fille captent mon regard, à peine dissimulés sous un « ticheurte », une chemisette « T » en forme de « V » dont la pointe pointue n’en finit pas de pointer vers le bas. La fille doit aimer le cinéma. Est-ce que je lui propose d’aller revoir le « blockbuster » du moment avec moi ?
Le « blockbuster », c’est le diktat de l’offre sur la demande dans le marché des ombres et des lumières. C’est la massue publicitaire, le bombardement sur le pâté de maisons, un tir de barrage aux chars, roquettes, armes automatiques sur tout ce qui n’est pas marketisé concurrentiellement pour susciter un bouche à oreilles planétaire. Le fric de la propagande iconocide, c’est ce qui rend aveugle pour toute autre image, toute autre lettre, et sourd pour tout autre son.
Il n’y a plus rien à détruire, ni à Karl Marx Stadt, ni à Kaboul, ni à Kalvingrad, ni ailleurs.
Je mâche ma gomme « Hollywood » tandis que Jean Calvin, les talibans et les pilotes yankees s’acharnent sur les nichons de la fille, les deux bouddhas et les cinémas de mon quartier, la salle de concert voisine, la librairie du coin. Heureusement que les pensées sont libres, car enfermées dans le corps, comme la gomme dans ma bouche.
Donner un sens aux choses ?
Décidemment, j’ai passablement d’ambition lorsque j’écris ces lignes.
Quel sens donner à un tas de maisons ? À deux statues de bouddhas vieilles de quinze siècles ? À une paire de gros lolos ?
Le téléphone portable de la fille disparaît soudain. Elle épluche une mandarine et la croque, doucement, lentement, avec sensualité.
Le temps semble s’arrêter, le tram également, mais il ne fait pas semblant.
La fille quitte le tram au cœur de Kalvingrad.
Je sors à l’arrêt suivant, là où le cœur n’est plus, sans plus jamais la désirer.
Post scriptum :
Elle lit ces lignes en cachette pour me les reprocher avant de quitter la maison. Elle les imagine vraies.
Seule son imagination est vraie.
Suite de l’email du 19 février 2005 : On pourrait essayer de rester ensemble sur le radeau pour trouver une île déserte qui nous sauverait. Mais peut-être préfères-tu maintenant nager toute seule (ou avec un autre). Je nagerais alors seul. Vera restera sur le radeau et on lui cherchera et on lui trouvera la terre ferme, un nouveau continent.
Dans toutes ses variantes, cette histoire pourrait porter le titre « Les Naufragés ».
GÊNE
Ville mutilée par une autoroute, vil aqueduc hurlant, que seul un maire corrompu (ou menacé à mort par la mafia) aurait su approuver. Etape pour Diana Marino, station balnéaire pour la classe moyenne, où les chemins se sépareront pour toujours après une semaine de vacances à la plage. Zagreb et Athènes, A et Z. Moi à Zagreb avec une autre. Elle à Athènes avec un autre. Ultime fois ensemble, faux semblants d’une famille unie.
À l’aller, elle me laisse mouiller son dos jusqu’aux fesses dans l’hôtel Bellevue au-dessus de la gare de Gêne et se sèche dans les draps blancs, ivresse sobre, juste avant que la petite Princesse ne se réveille en pleurant. Ultime apothéose, saoulée de sommeil. Ultime tromperie, illusion. Jeux fades des corps autrefois ardents devenus braises et bientôt cendres.
Au retour, attente dans l’aéroport de Nice, ultra design franchouillard ultra standard, Vera à jouer dans le hall vide, qui se remplit du bonheur qu’elle existe et rit, la petite Princesse, être magique.
Trois ans plus tard, cette ville est à nouveau le décor d'une séparation. Une autre histoire que je ne mettrai plus sur papier. Lecteur, lis le dernier fragment en fin de ce bouquin et ne soit pas surpris, ni déçu, c'est une narration sans résolution.
FLORENCE
Dimanche, seul sous les arcades devant le jardin sauvage loué pour la petite Princesse dans le voisinage de David, qui attire une longue queue intarissable de touristes avides de marbre érigé.
Seul devant une image de sa mère nue, retrouvée par hasard sur un disque dur. La dureté du disque inerte, à travers l’écran plat rend la chose organique et dure à son tour.
Cause à effet, raisonnement ludique ou jeu du désire ?
L’image oubliée parmi un lot de photographies coquines que nous avions prises pour éterniser l’acte d’amour éphémère. Comme tout un chacun le fait aujourd'hui, qui sache appuyer sur le bouton d’une caméra numérique depuis que l’on a commercialisé cet engin. Un jour, lorsque la machine à révéler la pensée sera inventée pour causer l’apocalypse humaine et le retour au règne végétal, l’éphémère n’aura plus besoin d’être éternisé.
Déclic.
Emerveillé devant l’appareil de chair bellissime, qui a engendré cet enfant magnifique. Sérénité enfin, après tant de violence et de douleur. Rien n’est plus, tout sera ; je suis le bonheur de cette terre, car elle existe heureuse.
Suite de l’email du 19 février 2005 : J’ai eu un fortissime battement de cœur pour toi dès notre toute première rencontre lors de la séance d’introduction pour le programme que nous allions suivre à l’université de Kalvingrad. C’était un véritable coup de foudre dès la toute première fraction de seconde de ton apparition.
Aujourd’hui, je suis foudroyé...
KALVINGRAD
Il revient d’un long voyage à Kalvingrad et prétend être un touriste, un clandestin, un exilé, un étudiant étranger, un diplomate apatride, de passage.
Tirer un trait. Se blinder. « Je veux qu’elle disparaisse de ma vie. Qu’elle n’existe plus. » Perdre la mémoire, l’afficher à tout le monde dans ce livre. Etre léger dans le présent, sans passé, sans attentes.
Suite de l’email du 19 février 2005 : À l’évidence, tu n’as pas eu le même parcours sentimental à mon égard que moi par rapport à toi. Tu n’as pas eu de coup de foudre pour moi. Tu as brûlé après avoir mis le feu à la terre. Et puis, tu as éteint ce feu d’une gigantesque vague qui a déferlé sur les plages comme on l'a tous vue à la télé fin 2004...
Réalité-télé... moi, qui ne la regarde jamais, je n’ai pas pu l’éviter ce jour-là.
HORS LA VILLE
Faire le deuil du bien, enterrer le mal. Ecouter les oiseaux chanter à l’aube et s’endormir enfin, après la torture d’une nuit blanche. Avoir une belle pensée, le souvenir des moments passé au paradis, dans le jardin sauvage. Poser le premier signe sur une page aussi blanche que la nuit noire, le bonheur d’écrire ces lignes pour les réciter à l’assemblée en pleurs :
Le torchon blanc
Il est accroché à la cuisine, le torchon blanc.
Il sert à essuyer la vaisselle.
Mon premier petit boulot : sécher des verres, tasses, fourchettes, cuillères, couteaux, plats, petits et grands, dans la maison de Grand-Mère.
Plus tard, je gagne mon premier argent de poche dans un abattoir du coin. Ma grand-mère aussi avait commencé dans l’usine, mais ce n’était pas un petit boulot de vacances. Il fallait rembourser des dettes, nourrir la famille avec des miettes, sans le père, décédé avant l’âge.
Après l’usine, ma grand-mère trouve du travail dans un hôtel de luxe en tant que domestique. Un jour, elle chipe une pomme, est prise en flagrant délit, dénoncée et présentée au directeur de l’hôtel. Il demande « Pourquoi ? » et elle répond « La faim. ». Le maître pardonne à la voleuse et, magnanime, ordonne d’offrir dorénavant des fruits à tous les serviteurs.
Le torchon blanc.
Il n’est pas un, mais composé d’une multitude de tissus, petits et grands chiffons, fragments de diverses textures, habilement, même joliment rapiécés. Il faut le voir contre le jour, il luit comme un vitrail.
C’est un texte, écrit avec une vieille machine à coudre.
J’étais assis sur les genoux de Grand-Mère, dans ses bras, devant la vieille machine à coudre. Garçonnet, un de mes premiers souvenirs d’enfance dans la maison de Grand-Mère.
Grand-Mère coud dans un coin du salon obscur, ses mains laborieuses et ses outils éclairés par une petite lampe. Illuminés comme une minuscule scène de théâtre où, sous la potence de la Singer, les doigts, l’étoffe et l’aiguille esquissent des mouvements de danse et d’escrime, telles de menues marionnettes.
Calme mouvementé : l’horloge au mur bat, le trou dans la chaussette disparaît, la robe apparaît, le torchon blanc est écrit.
La farandole jubile d’exister : Sur les genoux de Grand-Mère, je vis le spectacle comme de rien une chose naît, comme de peu plus est créé, comme l’insignifiant prend sens pour devenir utile et même beau. Rien qui saurait marquer l’histoire de l’art ; par contre, une chose qui servira au foyer. Ecriture du quotidien sur un torchon blanc, qui, contre le soleil, resplendit comme le vitrail d'une cathédrale, blanc sur blanc.
Je suis le neuvième enfant de ma Grand-Mère, qui a vu le jour il y a presque un siècle et qui a donné jour à tant de vies. Huit enfants, qu’elle a éduqués seule depuis le cinquième mois de la cadette lorsque mon Grand-père est subitement décédé. Beaucoup de petits-enfants, dont ma fille Vera.
Il y a des actes qui apparaissent blanc sur blanc. Il faut le soleil pour les lire. Celui qui tient le torchon blanc vers la lumière pour qu’elle brille à travers l’étoffe aura l’écriture révélée et en comprendra les mots.
Ma famille est maintenant décimée, une tribu dispersée après un demi-millénaire sédentaire au pied de la vallée.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Notre histoire aurait pu débuter comme un conte de fée si, tous les deux, nous avions été touchés par la foudre lors du même orage. J’aurais alors été le bonheur de cette terre.
NULLE PART ET PARTOUT
Sa plus grand peur, et, en même temps, sa plus grande richesse, c’est de partager sa propre compagnie, d’être avec lui-même, toutefois sans jamais fusionner ces deux êtres – lui et lui-même – alors que les autres forment une seule et unique masse dans laquelle ils passent du bon temps à être entre eux. Ou peut-être pas ; en fait, il ignore le bonheur des autres.
PARIS
Au moment d’écrire ces lignes, je ne savais pas encore que j’y serai un jour, à Paris, ma ville.
Jean-Daniel est un mauvais exemple. Garçon prétendument brillant, il étudie la philosophie. Sa mère est riche, son père recteur d’université. A vingt trois ans, Jean-Daniel tombe amoureux d’une femme de plus de quarante ans. Il l’épouse, contre la volonté de sa famille, et s’installe à Paris comme poète. Il vit de l’héritage de sa mère, qui a mis fin à ses jours dans le lit d'un fleuve. Lui-même meurt inconnu dans son lit à lui, après avoir dilapidé toute la fortune.
Jean-Daniel est un exemple à ne pas suivre. Ne deviens pas artiste, choisis un métier sérieux, avocat, architecte, médecin, professeur d’université.
Comment être à Paris ? Comment avoir Paris ?
Jours tranquilles à la Bastille, à l’époque d’un laid canard fumigène qui a chassé les filles de mauvaise vie à coup de lois vaines, et d’en épouser une de riche famille dans la foulée, vite fait bien fait, pour compenser le vide de ses actions.
NY
Revue sur Sartre dont j’ai oublié la référence (où est-ce que je place les guillemets ?) : La métaphore récurrente de Sartre pour évoquer les produits de l’esprit est la banane. Nul n’en connaît le goût s’il ne la consomme sur place, cueillie au bananier. Cela vaut pour les romans, dont il nous dit qu’ils ont été vécus par leurs contemporains comme une émeute, une fête, un désordre, et qu’aux successeurs ils ne peuvent présenter qu’un goût affadi. « La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place », affirme la première phrase de son article « Nick’s Bar, New York City », paru en 1947.
Je rêve d’une révolution, celle de la banane et du jeu. Un jour, je la mettrai en œuvre partout dans le monde et ailleurs, jaune ludique : « banana & gambling ».
KALVINGRAD
Deux têtes émergent du goudron dans la rue ensoleillée.
Elles rient jaune.
Je fais semblant de les connaître, car elles font de même. Elles font même plus, elles me font de petits sourires narquois, ce qui me fait beaucoup mal, sans que je comprenne pourquoi.
Ainsi font font font,
les jolies marionnettes,
trois p’tit tours et puis s’en vont.
Les voitures passent à vive allure au-dessus des deux têtes, qui les esquivent de justesse. C’est leur jeu. Le tramway également, elles l’esquivent.
Jeu têtu, têtes brûlées en terre brûlée.
Je me réveille. Sept ans auparavant : je suis assis à côté d’une brunette pulpeuse, toute jeune, lèvres et seins gonflés à bloc, aussi appétissant que les pneus d’une décapotable de luxe des années cinquantes, soixantes, soixantes dix, quatre vingt, quatre vingt dix, zéro, dix, vingt, etc. J’ai une révélation, un flash. Pas pour cette nana aux gros lolos et ventouses. Non, pour cette fille au coin, à gauche.
L’histoire d’une passion débute abruptement.
Elle, la femme révélée, est là pour cette séance d’introduction au cours master d’un institut universitaire sans renom, assise parmi les autres étudiants à écouter, sans nécessité, puisqu’elle répète la première année, faute de temps.
On nous explique l’organisation de ce programme de diplôme d’études approfondies, acroniquement un « DEA », une déesse dans la langue des Romains, Elle.
On demande à chacun de se présenter brièvement. Je suis avocat. J’ai réduit ma charge pour étudier à nouveau. Elle dit refaire une partie de la première année, parce qu’elle n’a pas pu suivre tous les cours, faute d’avoir enseigné l’italien pour gagner sa vie.
Après cette première rencontre, je la perds de vue. Puis, elle réapparaît quelques semaines plus tard dans un corridor de l’institut. Elle s’est inscrite au cours d’histoire contemporaine de l’Allemagne. Sans intérêt pour moi, l’histoire contemporaine de l’Allemagne. Elle se donne réservée, mais courtoise. J’ai l’illusion d’apercevoir une lueur dans ses yeux, qui brillent sombrement.
Une lueur, comme l’histoire contemporaine de l’Allemagne, dont je me moque pourtant.
Je m’inscris également à ce cours, juste pour la côtoyer. Sept ans plus tard, je me dis que c’était une erreur. Une erreur à refaire, immanquablement. Maintenant, je la hais et cette haine me fait autant souffrir que lorsque je l’aimais.
J’espère que quelqu’un m’empêchera d’écrire cette histoire jusqu’au bout, aujourd’hui, après sept ans. Je pourrais l’écrire de mille manières différentes, histoire à mille histoires. Laquelle serait juste, lesquelles fausses ? - Au lieu d’écrire, je ferais mieux de faire l’amour pour vider ma tête.
Dehors, le bruit des gens qui s’amusent dans la rue. Je suis seul, entouré d’un monde pour lequel je n’existe pas et qui n'existe pas pour moi.
Je reprends le fil. Je suis le cours d’histoire contemporaine de l’Allemagne, elle aussi. Le professeur aura un faible pour elle. Sans succès. D’autres auront du succès auprès d’elle ; ou elle auprès d’eux : Si on ne plante pas de carottes, on n’en mange pas, sauf à en acheter ou voler. Une phrase aussi peu vérifiable que : « Une fois salope, toujours salope. »
Je reprends le fil, encore une fois. J’écris comme ça me vient. On verra, on lira (ou pas). Je placerai ce texte quelque part sur la toile. Et on le découvrira un jour, immanquablement. Ce texte sera alors une preuve parmi d’autres que l’humanité était à l’époque ce qu’elle est aujourd’hui et qu’elle sera dans le futur ce qu’elle a toujours été dans le passé, soit un funambule en déséquilibre sur l'éternité du moment. Belle pirouette...
Le fil me lâche. D’ailleurs, cette histoire repose sur la lâcheté, jeu de mot facile, mais totalement bourré de sens si on le met en relation avec la dernière ligne du prochain paragraphe.
Je reprends le fil, une dernière fois, et je le tiens ferme, quitte à le rompre pour de bon. Après tout, il existe d’autres repères qu’un fil pour se retrouver.
Par exemple un coup de sonnette.
Je rentre à Kalvingrad après une nuit passée avec une fille sans plaisir mémorable, bourré de vide (lecteur, relis le précédent paragraphe et, ensuite, encore une fois, en boucle, puis tente de briser ce cercle pour continuer la lecture, à moins que tu prennes plaisir à tourner en rond).
Suite de l’email du 19 février 2005 : Poussé par mon sentiment d’amour très profond pour toi, j’avais dès le début misé sur la « contagion amoureuse ». Quand nous avons commencé notre histoire, je croyais t’avoir contaminée enfin.
En fait, nous avons passé quelques semaines heureuses - je ne sais pas combien de temps, mais peu - puis tu as dit « oui » à d’autres. Après tout, tu l’as toujours fait ainsi.
La fidélité sexuelle est beaucoup moins exigeante que l’infidélité asexuelle (truisme vraiment vrai).
KALVINGRAD
A quel moment écrire cette histoire ? - Avant qu’elle ne se produise, pendant ou après ? Cela donnerait trois histoires différentes, radicalement autres. Si je la raconte « avant », cela donnerait une histoire d’amour, « pendant » une histoire sans amour et « après » une histoire d’amour sans amour. De terre fertile je passerai par une terre brûlée pour terminer ma course sans terre.
L’absence d’amour, ce n’est pas forcément la haine.
Il fait froid à Kalvingrad.
Une ville sans amour, sans doute. Je sonne. Depuis la toute première fois, la forme de cette sonnette en plastique blanc immaculé me rappelait la pointe de ses seins.
Toucher sensuel, sonnette, sornette, baliverne, toucher le cœur pour le briser.
Elle m’avait refilé un livre d’histoires courtes. L’une d’elles traitait d’une vieille tour fantôme. Place de jeu sauvage, les enfants la fréquentent. Un jour, un petit garçon, le héro de ce récit, grimpe sur cette tour. Par accident, il décroche du pied une grosse agrafe de fer rouillé qui retenait les vieilles pierres. Un bruit sourd se fait alors entendre. Le garçon saute et prend les jambes à son cou. Il a juste le temps de s’abriter derrière un pommier lorsque la tour s’effondre dans un vacarme infernal. « Baliverna », le titre de cette histoire, le nom de la tour.
Je sonne, malgré le fait que je possède la clé. Elle m’ouvre, les yeux brillants d’un premier verre de vin rouge (teint bordeaux sur ses lèvres) ou blanc (celui qu’elle me servira, pâle).
Elle sourit, accueillante. Je n’exprime pas ma surprise, après tant de froideurs subies. J’enlève ma veste, dépose mon sac à dos. Je m’installe sur le canapé, dans le sombre petit séjour de son studio, lieu paisible illuminé de quelques bougies. Elle s’affaire à la cuisine. Vendredi soir, fin de la semaine. Je lui propose de sortir. Il y une grande fête d’étudiants en ville. Elle me dit qu’on verra, au lieu de dire tout de suite non.
Elle me sert un petit plateau d’amuse-gueule et ouvre une bouteille de vin blanc frais.
Le téléphone sonne, je veux le décrocher, mais elle me devance, d’un mouvement brusque. Elle décroche et raccroche, mal.
Une erreur m’explique-t-elle.
Elle finit d’ouvrir la bouteille, verse le vin dans les verres avec un sourire nerveux. Elle semble vouloir faire l’amour, sur ce canapé où nous l’avons fait cent fois, mille fois, l’amour, peut-être plus. Elle me parle avec une douceur nerveuse. Elle est soudain proche et chaude à nouveau, après avoir été distante et froide pendant tant de semaines, en réalité depuis beaucoup plus longtemps, comme j’allais l’apprendre ce soir.
J’étais encore fâché contre elle, parce qu’elle ne voulait pas venir au baptême de ma nièce ce dimanche. Elle verrait, m’a-t-elle dit. Elle ne voulait pas « hypothéquer » son weekend end. « Hypothéquer » - j’avais ressenti ce mot comme brutal.
Je cherchais à la faire parler pour comprendre. Elle refusait. Dans l’un de nos dialogues de sourds quelques jours auparavant, elle avait affirmé haut et fort, sur un ton pathétique, hystérique, qu’elle ne trompait jamais personne : « Je n'ai jamais trompé personne ! »
Ce soir-là, elle cherchait à apaiser mon irritation. Je la laissais faire, lassé. Je voulais sortir. J’étouffais dans ce studio. Nous ne nous étions plus montrés ensemble dans la ville depuis des siècles.
Tout à coup, un coup de sonnette.
Je veux me lever pour ouvrir. Elle est déjà debout et, avec une soudaine détermination, m’ordonne de rester assis, abruptement.
Elle ne va pas ouvrir. Elle attend. Je suis pantois. Quel est ce cirque ?
Un deuxième coup de sonnette, plus insistant.
Figée, elle me dit que c’est la voisine, de ne pas bouger. Puis un troisième coup de sonnette.
Une voix d’homme se fait alors entendre, qui l’appelle par son prénom.
La voisine ?
Reste ici, m’ordonne-t-elle à nouveau et se dirige vers la porte pour l'ouvrir. Je reste, cloué sur place. Puis, je me reprends et me rue vers la porte. Un gars et elle, les yeux en colère. Je lève le poing. « Que se passe-t-il ? » Le gars change alors d'expression et cherche à m’apaiser. Elle est hors d’elle. Elle ne veut pas qu’il pipe mot. Il me dit qu’on se connaît. Je ne le reconnais pas. Il insiste à vouloir me calmer. Je me tourne vers elle et lui demande de m’expliquer. Elle me crie « Pars ! ». Comme assommé, je prends mon sac à dos et je suis le gars dans la rue.
Il parle vite et beaucoup, avec douceur. Je commence à saisir que c’est une connaissance d’une copine que j’ai vaguement vu une ou deux fois à des fêtes. Cette copine nous avait présenté l’un à l’autre comme Polonais, lui, et comme Polonais à moitié, moi, par ma mère. Nos brèves rencontres n’avaient pas franchi le cap de ce point commun banal. En fait, je n’éprouvais aucune sympathie pour ce gars.
Maintenant, il me dit tout, sur un ton presque fraternel. Deux cocus dans la rue, film comique, film noir. Il prétend qu’elle le trompe avec moi ; moi, je découvre qu’elle me trompe avec lui. Des mots qui tuent ou pire.
La baliverne s’écroule dans un puissant fracas sourd de mensonges en forme de silences. Arrêt sur image. J’y reviendrai. Ce moment est une plaie dans ma mémoire, une plaie qui s’ouvrira sans cesse. Les mots que j’utilise pour figer sur du papier ce moment sont du sel sur cette plaie.
Suite de l’email du 19 février 2005 : J’ai ignoré ton infidélité, peut-être par naïveté, peut-être par inconscience, en tout cas par cécité sentimentale. Finalement, la baliverne s’est effondrée.
ZAGREB
Jouer au billard sur une table fendue. Apprendre à danser lorsqu’on est boiteux. Ne plus rêver, ni la nuit, ni le jour. Vivre son rêve. Le tuer pour le vivre. Mais il y a le rêve de l’autre, la femme sur le nuage, qui tuera le mien, sans le faire vivre. Puis, elle cherchera à le ressusciter, en vain. On ne ressuscite pas les rêves. Ils restent intouchables, dans la vie comme dans la mort, et au-delà.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Depuis, je t’ai dit et écrit mille fois ma douleur et toutes ses couleurs, dans sa noirceur la plus blanche. Je n’y reviendrai plus.
TOKYO
« Business trip » envisagé vers la capitale des rigolos (et des futés marchands d’armes) ce vendredi, 13 décembre 2007, www.20minutes.ch, page 13 :
« TOKYO. Le ministre de la Défense a déclaré hier que les troupes japonaises devaient pouvoir intervenir en cas d’invasion extraterrestre. (...) Le ministre a déclaré vouloir étudier comment les forces d’autodéfense (FAD) pourraient réagir au cas où des soucoupes volantes apparaîtraient. Au nom de la Constitution pacifiste du Japon, ces troupes ne sont autorisées à intervenir que si le pays est menacé d’invasion par un Etat étranger (...) » Le ministre s’étonne « que rien n’ait été fait jusque-là pour fixer un ‘cadre légal’ en cas d’invasion extraterrestre. »
Le ministre sera-t-il conseillé par de bons juristes ?
Est-ce que je lui envoie ma carte de visite (avocat au barreau de Kalvingrad) ?
L’argent commence à me manquer, j’ai besoin d’un nouveau mandat. Si le ministre refuse mon offre de services, j’enverrai un mot aux extraterrestres pour les inciter à épuiser toutes les voies de droit japonais avant d’envoyer leurs soucoupes volantes conquérir ce pays,
a) qui fait preuve d’un légalisme exemplaire,
b) qui est doté d’une constitution lacunaire,
c) qui promet le bonheur pécuniaire
d) en échange d’un solide argumentaire...
Sans aucun doute, les rimes l’affirment, j’ai raté ma vocation :
e) ne pas me taire.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Deux ou trois semaines après le coup de sonnette - j’avais perdu la notion du temps - nous partions pour Zagreb, voyage tenu secret envers notre petit entourage. Ensuite, nous avons vécu une nouvelle histoire, celle d’un homme blessé et d’une femme qui le soigne. M’as-tu soigné par amour ? - Je veux bien le croire. Peut-être, je ne le sais pas. As-tu alors enfin découvert des sentiments vrais pour moi ? - Je l’ignore. Toutefois, je ne pouvais plus être naïf, je ne pouvais plus me laisser bercer par la légèreté. Trop d’événements m’empêchaient d’être serein, de retrouver du bonheur, de simplement aimer.
ILE DESERTE
Nous faisons l’amour sur une île déserte après une fête bien arrosée, celle de ses trente ans. Libation sur sa fente d’où je goûte le vin qui m’enivre encore. Inonder à dégouliner, moi, jus semé, resterai trois jours dans ses entrailles à donner vie.
Magie de la vie, qui se perpétue sur une boule bleue, qui a réussit à dompter le feu en elle, au milieu de l’univers ou en marge de celui-ci, selon la raison ou la foi.
J’écris ces lignes sans savoir qu’il s’agit de la dernière pluie, de la dernière guerre, alors qu’il pleut à nouveau, dehors, qu’une guerre - « tempête dans un verre d’eau » - fait rage où je tombe en soldat inconnu. J’ai le cœur serré, l’air me manque, mes pensées par milliers m’étouffent. Je ne dormirai pas cette nuit. Garder le silence, me taire, me conseille l’Ethiopienne, qui occupe maintenant la chambre où le coup de sonnette avait tué mon sommeil pour de bon.
Je vis, pour l’instant.
J’écoute, épuisé, malgré une douzaine de cafés bien tassés. L’Ethiopienne croit qu’il s’agit de gamineries : Tu me voles mes billes, je te vole les tiennes. Peut-être qu’elle a raison, peut-être qu'elle a tort.
Ce qui me fait mal, c’est que je n’ai pas commencé ce jeu et que je ne le terminerai pas, sans avoir appris à le jouer. Elle m’a eu. Et j’ai hurlé. Puis j’ai raccroché, pour toujours, aurais-je voulu.
Lâcher prise, récupérer ce que j’ai donné : cette pompe qui bat. Tirer un trait, effacer les mauvaises pensées à fur et à mesures qu’elles surgissent. Ce sont de mauvaises herbes, qui poussent plus vite et plus nombreuses que les bonnes. Conseils de l’Ethiopienne pour autrui. Pour elle-même, cela ne vaut pas. Son histoire est vraiment horrible, m’assure-t-elle, la mienne une blague en comparaison. Une blague. Je ne ris pas, je ne dors pas, nuit blanche, ma tête qui éclate alors qu’il s’agit du cœur, anatomie antinomique, sans blague...
Me souvenir de ma plus belle nuit d’amour. En réalité, c’était un matin d’amour. Le téléphone sonne, je décroche, balbutie, raccroche. C’est mon épouse. Là, sur le matelas, la femme de ma vie. J’ai vingt six ans. Nous avons passé la nuit sans nous toucher, dans la même chambre. Je la regarde, perdu. Soudain, elle m’enlace, m’attire et serre ma bouche vers la sienne. Notre premier baiser. En un éclair, nous sommes nus, l’un dans l’autre. Tant d’années, tant de désires tus, ont passé du coup de foudre à cette éruption soudaine. Je lui fais l’amour, longtemps, éternellement, trois fois l’apothéose.
Volcan, je la possède par tous mes sens, la terre fusionne avec le ciel en un feu d'artifice des plus sublimes.
Par la suite, elle m’écrira des lettres d’amour que mon épouse découvrira. Je n’assumerai pas mon rêve. Histoire banale : j’aurais dû faire le bon choix. Alors, lecteur, si j'avais fait ce bon choix, tu peux être sûr que ce livre que tu es en train de lire n’aurait jamais existé.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Je t’avoue maintenant que j’avais l’espoir fou de rencontrer une autre personne pour qui j’aurais eu les mêmes sentiments d'amour que pour toi. De te quitter pour elle. Je ne l’ai pas trouvée. Contrairement à toi, l’autre personne n’existait plus - si je suis sincère, tu l’avais fait disparaître - et un nouvel être n’allait plus surgir de sitôt.
SÃO PAULO
Je rêve de jour d’une femme avec qui j’ai passé deux nuits. Un rêve sans fin. J’aime cette femme d’un amour long et profond, sans limite, sans bord, sans fond, sans obstacle, d’un amour qui est fleuve. Il est né de l’eau douce de tous les glaciers de toutes les montagnes, il est devenu torrent, rivière, fleuve, il a traversé les grands lacs, inéluctablement attiré par le sel de la mer.
Et pourtant, au moment décisif, je ne peux pas quitter l’autre femme, mon épouse, pour elle, mon amante.
L’eau douce des entrailles de la terre pour l’eau salée de la mer. J’aime les deux femmes d’un amour différent, mais pareillement impossible, celui qu’on éprouve pour un endroit où ne pourra jamais vivre, le glacier, le volcan, le désert, la mer, les antipodes, un lieu sans début ni fin.
Comme dans un rêve de nuit, je cours sans avancer d’un pas. La femme-fleuve est en moi jusqu’au moment où je rencontre cette autre femme sur un nuage, qui causera le déluge qui coulera même l'arche. Je crois pouvoir m’échapper, enfin, loin du glacier, du volcan, loin du désert, de la mer. Sur une terre ferme, féconde, aux fruits abondants. Et bien non, mon ami, tu t’es trompé, trompé au sens propre et figuré. Cette tromperie deviendra cauchemar, un mauvais rêve de jour qui ne cessera de te torturer.
LOIN DES VILLES
Je passe quelques jours chez ma grand-mère avec Vera. Lorsque la vieille Dame, que j’aime, ne sera plus, notre tribu disparaîtra de cette vallée qu’elle a peuplée pendant plus d’un demi-millénaire.
Ma fille rit à jouer dans cette maison comme moi à son âge, un peu plus d'un an.
Sa mère baise un amant, ailleurs, loin de cette vallée.
Il neige, puis le soleil apparaît. Ma fille semble oublier sa mère. Sa mère semble oublier sa fille. Ma grand-mère ne veut pas accepter que la rupture soit définitive. Je lui réponds gentiment qu’elle l’est. Elle me montre la lettre qu’elle a écrite à la mère de ma fille, d’une main tremblante, évidemment à quatre vingt quinze ans. La réponse en langue de bois parle de souffrance. La mère de ma fille a beaucoup maigri, d’un modèle pour Botero (quand elle était enceinte) à un modèle pour Schiele.
Faire l’amour avec un zombie, voilà le plaisir de l’amant de la mère de ma fille. Les seins encore remplis du lait pour ma fille.
Baise-lait.
Ca me fait gerber. Quelque part, une photo sur laquelle elle me suce, le visage beau, les yeux qui fixent la caméra. Quelque part, une autre photo, floue : sur sa joue dégouline la lave qu’elle a extraite de moi, alors son Vésuve à elle. Quelque part un film où elle s’embroche par les deux trous avec de longues bougies fines que j’allume tandis qu’elle me raconte une histoire coquine d’une voix de sainte. Quelque part, le souvenir de Zoé, la jeune prostituée noire, un jour d’été torride aux averses diluviennes, payée une bagatelle pour nous regarder faire l’amour, jouir sans retenue, simultanément, sous son regard fardé. Quelque part, plus tard, après un mensonge, des violences par silences et hurlements, je pisse sur son corps nu, sur sa face béate et pénitente, à genoux. Je me soulage d’un jet, la queue encore dure qui vise mal, sur son regard impénétrable.
L’autre jour, je déjeune avec une actrice, qui me révèle qu’elle ne supporte pas les tromperies, physiquement. Intellectuellement, elle n’avait aucune peine à les tolérer. Mais physiquement, elle éprouvait une répulsion insurmontable qui l’a poussée au divorce. Je ne comprends pas la différence : La répulsion physique est intellectuelle, et vice versa, par la force des choses. Vice versa, vice...
Et puis, il y a les sentiments, ceux qui vivent et ceux qui meurent sans plus ressusciter. Les bonnes et les mauvaises herbes. Un désire de vide, de légèreté, que je ne pourrai pas combler maintenant. Lâcher prise, laisser passer, un jour viendra où je n’aurai plus besoin de noircir une page pour survivre à une nuit blanche, plus besoin de célébrer mes petites souffrances à gribouiller des signes en tapotant des touches. Un jour, mon nombril retrouvera sa place comme centre de l’univers. Un jour, j’écrirai des choses que l’on peut lire dans de bonnes familles, qui seront « salonfähig ».
De jolies choses.
La nuit blanche se dissipe, le jour apparaît, gris. Evitons qu’il devienne noir.
Me perdre dans la légèreté, la tête vide, le cœur desserré, la verge qui grimpe aux cieux, Pinocchio qui marche la première fois sans fil. L’aube, le chant des premiers oiseaux, une petite brise fraîche, le carillon doux et rassurant de l’église du village. Mon lit est vide. Dormir jusque tard dans l’après-midi, profondément, sans états d’âme, sans mémoire, sans attentes. Se laisser bercer, sans amertume aucune.
Je ne retrouve plus le moment de ma réalité qui collerait à cette fiction. C’est l’abstraction totale : le concret se détache de moi comme un vieux papier peint pourri d’un mur moisi.
Boire un pastis sur une terrasse ensoleillée le soir, en papotant avec un copain des bonnes baises de la vie (sans entrer dans les détails : « Celle-là aussi, je l’ai sautée, l’année dernière, dans la piscine, après un bain de minuit à poil... »). Surenchères de soldats inconnus tombés pour se relever tant qu’il y aura une Femme sur terre. Pourquoi ne pas combler le vide alors que c'est l’essence même du plaisir ? Gin tonic, capirinha et toutes les eaux de vie à jeûne, l’estomac aussi léger que le cœur, la tête encore et toujours saturée de vide.
Il n’y a plus de guerre en Europe depuis plus d’un demi siècle (sauf dans les Balkans), cela grâce à la recette « make trade, not war » - « faites du commerce, pas la guerre », recette à deux sous ancrée dans la Constitution, que rejettera un peuple nostalgique de la formule « faites l’amour, pas la guerre ».
Tant de vies épargnées qui s’adonnent avec joie à la guerre des sexes, sans verser une goutte de sang, juste quelques larmes de temps à autre.
Nous avons la chance de vivre dans une bonne époque. Ouais, y a rien à redire ! Le copain doit pisser, revient soulagé pour narrer d'autres prouesses.
Je retrouve dans la poche de mon veston le texte qu’on m’a demandé de rédiger pour le journal du collège à l’occasion du vingtième anniversaire de notre bac. Je le lis à haute voix au copain, qui ne comprend pas la langue.
La langue devenue bruit, le bruit devenu langue.
Lecteur, si, comme lui, tu ignores l’allemand saute le prochain chapitre. Et si tu ressens la nécessité de réclamer un remboursement partiel du prix de ce livre pour ces pages non traduites, je te suggère d’écrire à l’éditeur, qui t’enverra certainement un chèque : jugend@ohneteufel.com
JUGEND OHNE TEUFEL
1979 erklang zum ersten Mal das Lied „All in all, it’s just another brick in the wall“. Es schreckte uns nicht ab, im folgenden Herbst den siebenjährigen Weg hin zur „Reifeprüfung“ einzuschlagen.
Es war eine „coole“, sprich „lässige“ Zeit, denn damals trennte eine durchlässige Klostermauer die Internatschüler vom Rest der Welt und die undurchlässige Berliner Mauer Ost von West:
„Das Gleichgewicht des Schreckens bestimmte die Logik des Kalten Kriegs. Weil die USA und die Sowjetunion sich gegenseitig vernichten konnten und diese Fähigkeit auch nach einem Angriff des Gegners weiter bestand, wurde diesem Denken zufolge aus der Blockkonfrontation kein heißer Konflikt.“
Während wir an der Mittelschule ohne Festplatten fleissig Wortschatz speicherten (namentlich „rosa pulchra est“, der einzige Satz, der mir nebst später angeeignetem Juristenlatein bis heute geblieben ist), drehte sich die Welt um unser kleines Land: Als im März 1985 Michael Gorbatschow die Macht in Kreml übernahm und mit Glasnost und Perestroika ein neues Denken in Moskau Einzug hielt, wurde am Gipfeltreffen von Genf Abrüstung wieder ernsthaft verhandelt. Noch im Herbst desselben Jahres verständigten sich Ronald Reagen und das Kreml-Oberhaupt grundsätzlich auf eine Halbierung der strategischen Arsenale in der Stadt, wo einst Rousseau den „contrat social“ schrieb.
„Rot ist schön“ - nicht mit dem Satz „rosa pulchra est“ zu verwechseln, für den ich bis heute keine Verwendung finden konnte: Im Frühling 1987 feiern wir cool und lässig auf der schönen Insel Krk im roten Kroatien die bestandene Reifeprüfung. Bald wird Tito ewig ruhen und Jugoslawien zum wüsten Schlachtfeld, wo Rot als gemeinsamer Nenner nur noch als Farbe von Blut in Verbindung gebracht werden sollte.
Bald wird der kalte Krieg ohne Blutvergiessen enden, Deutschland im November 1989 friedlich wiedervereinigt und die gefürchtete rote Armee farblos.
Hier sitzen wir nun am Fusse der Alpen zu Herbstbeginn, nach einer Jugend ohne Teufel, vom Unheil verschont geblieben, dem absolut absurden Schicksal eines mehrfachen atomaren Weltuntergangs („nuclear overkill“) vorläufig entronnen – mauerlos – von unglaublichem Glück gesegnet, in einem Land, das uns weiterhin gut ernähren wird, inmitten eines friedlichen Europas, das einst als blutrünstigster Teil der Erde wütete, vor einem Glas Rotwein, jede(r) vom Leben wohlwollend geprägt (und wer nicht, der verbirgt es gut), und erinnern uns: An der letzten Klassenzusammenkunft vor zehn Jahren, nach einer Flasche Grappa, erlebten einige von uns den wohl aufregendsten Augenblick ihres bisherigen Daseins: Nach Mitternacht vogelfrei durch das Dorf zu flitzen.
Werden wir die nächsten drei mal 20 Jahre ebenfalls unbemerkt und unbeschwert – cool und lässig – verstreichen lassen?
KALVINGRAD
Et soudain le néant. J’apprends le nom de l’autre. Je lui téléphone et le menace de mort. Puis, calmé, je m’en vais au théâtre avec une ex, qui, au siècle passé était ivre amoureuse de moi, resté sobre.
Ce soir, c’est l’inverse, je me saoule alors qu’elle reste à sec.
PISTOLETS ROSES
Grand village propre et en ordre au bord d’un petit lac dans la campagne, chef-lieu du district, siège du tribunal de première instance, une cour pour tous les litiges et crimes du terroir, souvent anodins et parfois spectaculaires.
L’adolescent laid écoute isolé « Guns & Roses », un groupe de hard rock commercialisé à outrance, mais finalement éphémère. Le garçon est enivré par les paroles violentes, qui l’inspirent et le stimulent à écrire ses propres vers qui se veulent sales, des mots auxquels il donnera vie en donnant la mort à autrui au sens propre et à lui-même au sens figuré : Il exécutera la tâche que les voix lui dictent, il sera acquitté pour cet acte et il sera interné à vie dans un asile pour fous dangereux, jugé irresponsable. La culpabilité exige le discernement ; difficile à cerner pour le commun des mortels.
Avec le peu d’argent gagné comme apprenti, il n’achète aucun joint, aucune moto, aucune fille. Avec le salaire de l’ennui, il se paye un fusil d’assaut, de la munition, une tenue de combat et un « survival kit » dans une boutique facho de la ville voisine, de quoi vaincre l’ennemi en lui, s’imagine-t-il.
Le dossier contient les pièces qui documentent le délire avec sobriété : les procès verbaux d’interrogatoire, les aveux de l’inculpé, de nombreux témoignages qui décrivent le mal sans le saisir, le journal intime du tueur, deux expertises de psychiatres, l’acte d’accusation du procureur, des notes du juge sur les dispositions applicables du code pénal, le raisonnement juridique sans originalité luttant avec le jargon peu lisible des médecins, les conclusions sur le caractère dangereux du personnage, visualisé par une photographie des services de police où il pose dans sa tenue de combat, en guerrier de l’apocalypse imaginée et réalisée, des images du lieu du crime, banales, si le crime n’y avait pas eu lieu, le corps de la victime criblé de balles (68 cartouches) dans la morgue.
Je fais mon stage d’avocat au tribunal et je me diverti à la fiction de la réalité.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Tu me dis que tu m’as aimé. Croire ou ne pas croire, réalité de la fiction ?
ROME
Campo di Fiori. Deux jours passés à être assis face à face, en silence. Elle triste, moi évasif.
Elle me montre son petit appartement en train d’être aménagé dans un immeuble historique en bordure de la place. Puis, pour tuer le temps, nous nous baladons dans le quartier, sans but, et revenons au milieu de la place, devant sa maison. Elle m’arrête : « Can I give you a bacio ? » Je dis non, doucement.
Campo di Fiori, trois ans plus tard. Je suis assis dans un café, à quelques pas où je lui ai refusé ce baiser. Le champ des fleurs rit en cette fin de matinée de printemps. Le soir, elle me montre son appartement rénové et agrandi, qui est beau ; je bavarde avec son nouvel ami, qui l’est moins. Ils vivent ensemble, elle ne semble pas être heureuse. Je le suis encore moins. Je suis mal tombé, elle aussi. Est-ce que je me relèverai ? Et elle ? Si je lui avais donné ce « bacio », nous serions peut-être là, maintenant, ensemble, à nous aimer, elle beaucoup, moi moins, en tout cas debout les deux.
Champs de fleurs, champs en ruine.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Nous avons passé quelques très beaux moments ensemble, lorsque ma douleur ne remontait pas. Tu as fait de belles choses, moi aussi, et, ensemble, nous avons fait une merveille, Vera.
KALVINGRAD
Je suis là, dans cette petite cave qui sert à auditionner les suspects et les témoins dans le poste de police du coin. Un jeune flic, assis devant un écran, un pauvre con en uniforme bleu. Il m’explique que je fais l’objet d’une plainte pénale.
Objet ? Sujet ?
J’aurais menacé de mort un mec, qui se dit être l’ami de mon ex-amie, qui a également déposé plainte contre moi, le père de son enfant. J’aurais traité ce mec de « pédophile enculé ». Des mots gravés sur le répondeur téléphonique du mec (vulgaire aussi, le mot « télépho-nique »...). Un message enregistré d’une violence telle qu’il a poussé le mec à passer la nuit dans un hôtel.
Mon rôle est plaisant. Je chasse la femme de mon appartement, car elle m’étouffe. Tout de suite, cette chatte en chaleur se trouve une autre bite, le mec de la plainte. Une béquille pour soulager un peu la douleur du passé et du présent. Je reste seul, serein pendant un temps resté trop court : Lentement, je redécouvre une sorte de sentiment pour la femme, un sentiment mêlé de vide et d’attirance, de passé passionnel et d’un futur sans contours. Je constate que l’ébauche fragile de notre petite famille s’envole en éclat et je crains que ma fille de moins de deux ans tombe dans les mains d’un pervers. Je hurle ma rage à un répondeur téléphonique...
J’explique au flic que j’avais bu quelques verres de trop avant de laisser mon message au « baise-lait » (que la mère de ma fille cocufiera bientôt à son tour avec moi et ainsi de suite). Ce petit mensonge pourrait m’éviter une condamnation pénale. C’est une défense cohérente : on n’enregistre pas une menace de mort dans un état sobre ; sans discernement, pas de condamnation – pas besoin d'être un fan des pistolets roses pour appliquer cette recette...
Eviter de basculer complètement pour des prunes, reprendre pied, sortir de ces sables mouvant dans lesquels je m’enlise, retrouver le paradis sur terre. « L’enfer, c’est chercher le paradis... » Vider ma tête, mon cœur, devenir un corps sans âme, pour le moins sans états d’âme. Baiser, tout simplement, encore et toujours.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Si j’en crois au message où tu résumes ta vie sentimentale, je découvre que ton histoire n’était pas la mienne. Tu y décris d’autres amours et tu me qualifies de « collectionneur » de tes refus. Bien sûr, ces lignes, tu les as écrites par dépit, dans un moment où tu devais me maudire.
HARICLOTS EN FLEUR
Elle est couchée dans un champ de hariclots (croisement entre le haricot et le colza, comme le nom l’indique) à exiger que je la regarde se masturber avec un cierge pour fêter son anniversaire. Elle jouit en boucle, chatte en chaleur.
Regarder, ne pas toucher, voilà le cadeau qu’elle m’offre.
J’ouvre une bouteille de champagne qu’elle n’introduira pas dans ses entrailles une fois que nous l’auront vidée. Elle en connaît le danger : dans la petite ville où elle a fait son bac, tout le monde sait que la femme, qui vend des habits d’hiver en hiver, d’été en été, de printemps au printemps et d’automne en automne dans la boutique de la ruelle marchande près de l’église, a dû se faire hospitaliser pour extraire la bouteille de la fosse au-dessous de son nombril ; depuis, tout le monde connaît dans cette petite ville la puissance du vide et en rit encore aujourd’hui, trente ans plus tard, s’imaginant la femme tenter de casser le verre sans se déchiqueter la chair pendant toute une nuit, en vain, pour finalement se rendre, à bout de jouissance, aux blouses blanches railleuses sous cape.
KALVINGRAD
Echanges de textos, mes messages ne sont pas enregistrés, ceux qu’elle m’envoie oui. Quitter cette ville, quitter cette profession, devenir artiste, enfin - Romantisme à deux sous, sans le sou ? Quelques rares plages subsistent encore où je me sens fort, heureux, cuirassé contre tout ; moments aléatoires de bonheur, de sérénité, de ce sentiment de liberté qui me rend homme.
Ecrire « Kalvingrad » et quitter ce lieu à jamais pour des endroits inconnus.
Ecrire et mettre en scène une histoire sur la menace de l’« overkill » nucléaire pendant la guerre froide. Le film que je rêve de réaliser depuis mon adolescence.
Retrouver cet esprit léger, sans pensée ni sentiments autres que l’impression d’être celui que je désire être, l’adulte que je voulais devenir quand j’étais enfant.
Et puis, tous ces moments où le cœur me serre, où je suffoque, où je me perds, où je erre dans un néant qui me cogne de partout, à la recherche de l’autre là où elle n’est pas, ce que je sais, mais que je feins d’ignorer.
Force est de constater, je ne peux pas m’empêcher de me comparer à autrui, exercice sans fin utile. Quand me retrouverais-je, de préférence absolu ? Le temps passe, la plaie est ouverte depuis des siècles, sans exagération, tant de sel sur cette chaire meurtrie, qui ne cicatrisera pas de sitôt.
Corps, qui se sont séparés à jamais au plus froid de l’hiver à Kalvingrad, alors que le vent sculptait dans la glace ses histoires éphémères sans personnages, dans l’eau figée du lac, giclée sur la promenade inabordable.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Et si tu revenais, comme tu étais partie, et si tout devenait différent et en même temps pareil à ces moments perdus de bonheur illusoire ?
Je me suis posé la question si je pouvais encore t’aimer. Je sais, j’ai été très horrible envers toi. Je me disais que je ne t’aimais plus, car je n’arrivais pas à te pardonner, à tirer un trait et vivre la paix dans l’âme.
ROME
Retour au Champ de fleurs où un homme a été exécuté en public parce qu’il a affirmé au monde que la terre était ronde.
C’est la toile, qui croit tout savoir, qui me l’apprend.
Place historique au milieu de Rome, au centre de notre univers. Là où un certain Giordano Bruno est mort à cause de sa conviction et celle des autres, la sienne contraire à celle qu'un pape sot et sa clique a imposée à la majorité des croyants.
La terre est plate si j'y crois. Il suffit d'avoir la foi, sans raison.
Ma vie aurait été différente si j’avais accepté de lui donner le baiser qu'elle me demandait, elle qui habite toujours cette place.
Comment oublier la première nuit dans la suite romane de l’hôtel « Porta Rossa » de Florence ? - Rater le bonheur, ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. C’est comme rater un train, ça peut arriver dans la vie. Et plus d’une fois aux retardataires convaincus malgré eux.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Tu n’as jamais su rester seule et c’est ce qui nous a perdus. J’ai voulu te quitter à plusieurs reprises. Je l’ai tenté. Ca n’a pas marché. Et puis, soudain, enfin, nous ne sommes plus ensemble.
Maintenant, il y a cette douleur terrible de ressentir Vera orpheline de l’un et de l’autre parent, soit orpheline à temps partiel, mais pour toujours.
UN TROISIEME MONDE
Ne plus penser au passé. Il n’existe plus, il est mort, néant. Les personnes de cette époque ont disparu, les ponts sont coupés, pour de bon. C’était avant le déluge, qui a tout emporté. Il y a maintenant le présent : des moments beaux, des personnes nouvelles, qui ignorent tout de tout, de ces années qui ont cessé d’exister, il y a le vide, enfin, une représentation sans signification aucune. Ca ne sert à rien d’y réfléchir, de le remâcher, de chercher à comprendre ce qui, en réalité était très simple (et ça recommence en boucle) : le monde intérieur ne collait pas au monde extérieur et vice-versa, jamais ou presque. Cela décale les rapports avec l’Autre, forcément : je te souris alors que je pleure en moi, je pleure alors que je souris en moi, je te rejette alors que je te veux, je te veux alors que je te rejette etc. Rien n’est ainsi partagé, jamais, sauf avec ces confidents à qui l’on impose un rôle de serpent envers l’Autre. L’Autre, immanquablement, au moment de saisir la supercherie, est blessé au plus profond de son être et, chose perverse, se fait entraîner au jeu : il devient pareil, si ce n’est pas dans la réalité, au moins dans l’imaginaire du Premier. Et ainsi de suite. Il n’y a pas d’échappatoire à cette spirale : la victime sourit au bourreau.
Où trouver la réalité, dans la représentation du monde intérieur ou du monde extérieur, lorsque ceux-ci sont centrifuges à contre sens, implosent, explosent ? - La réalité n’existe peut-être plus, elle est neutralisée et anéantie en étant constamment contredite. Le faux n’existe plus non plus : Il doit bien avoir du vrai, soit dans la représentation du monde intérieur, soit dans celle du monde extérieur, à moins qu’il n’existe un troisième monde. Dans les deux premiers mondes, on ignore, à force de ressentir le contraire de ce qui n’est pas ; on sait, à force de ressentir le contraire de ce qui est.
Un troisième monde, existe-t-il ?
Et puis, soudain, sans prévenir, la haine reprend le dessus. Haine qui me pourrit. Ce sentiment sans cesse retouché comme la phrase toujours imparfaite de l’Amazone qui galope dans « La Peste » sans jamais franchir le premier paragraphe.
« Il y avait des passages de son manuscrit qu’il a préféré effacer, car il voulait écrire une œuvre pour l’humanité, pour les générations futures, un roman « durable », selon une expression notoirement en vogue. Il savait que les mœurs changeaient comme les modes et que ces fragments resteraient dans l’obscurité pendant les nombreuses périodes de chasteté philistine des siècles à venir pour finalement trouver leur lumière. »
Suite de l’email du 19 février 2005 : Je veux te dire que j’ai également eu une révélation : Je t’aime encore. C’est plus fort que moi. C’est probablement l’amour que l’on nomme fou.
KALVINGRAD
Cette année, Kalvingrad est froide à la fin du printemps, quelques jours avant le début de l’été qui, selon un journal local, promet d’être pourri. Certainement pour moi. Il paraît que c’est une année avec treize lunes pleines. Selon Fassbinder, qui a fait plus de quarante films avant de mourir à moins de quarante ans, une telle année est mortelle pour personnes fragiles.
Je suis assis sur le canapé de son studio. Aucun meuble qui évoque le passé, sauf une petite table et ce canapé.
Ce canapé sur lequel elle a fait l’amour comme une tigresse avec moi et d’autres.
Suite de l’email du 19 février 2005 : J’aimerais ne plus t’aimer depuis longtemps. Ne plus te haïr, non plus. Peut-être que ces sentiments, qui se font la guerre, feront la paix si nous restons séparés. Si j’accepte la fin de notre histoire, faire son deuil.
ZAGREB
J’allume mon téléphone portable dans les cieux, quelque part au-dessus des montagnes blanches, dans un petit avion à hélices rempli jusqu’au dernier siège de fonctionnaires internationaux, qui rentrent à Kalvingrad un dimanche soir.
Sans crier gare, elle m'a laissé un bref texto, quelques mots qui me troublent, me redonnent un espoir fou : « La vie est étrange. Qui sait ? »
Je ramène une poupée folklorique pour la petite et un lot de bougies artisanales pour la maman.
« Ferons-nous un jour un voyage à Zagreb à trois, heureux d’être ensemble et pour toujours ? » Elle, moi, notre fille, à Zagreb.
La première nuit dans l’hôtel Intercontinental qui, depuis, a changé de propriétaires, de nom, de portiers, de femmes de chambre, de comptables, de prostituées à l’affût dans le hall. J’allume une bougie, qui se trouve dans un tiroir, à côté d’une bible en anglais offerte par l’établissement. La nuit ne sera plus jamais sombre.
Pourquoi me suis-je fait piéger une deuxième fois par la même femme ? - Je passe en taxi devant la gare de Zagreb où j’ai léché mes plaies il y quatre ans, à la lumière d’un soleil pâle de décembre.
Pourquoi retourner à Zagreb maintenant, avec une nouvelle plaie grande ouverte ?
Pourquoi y mettre du sel, comme si on retournait dans la ville de la lune de miel après le divorce douloureux ?
Pourquoi Zagreb seul et pas Madrid avec une fille légère ?
Zagreb, buffet de la gare, elle et moi, à manger une chose du coin. Sous la nappe en papier blanc, caché, un billet amoureux en croate. Le début d’une reconquête qui finira en défaite. Mon visage déchiré dans le petit miroir d’une chambre tout aussi menue de l’hôtel au nom pompeux, « Palace ».
Je suis la troisième fois dans cette ville. La première fois, adolescent, avant la guerre, avec un ami, perdu depuis. Puis, après la guerre, avec elle ; moi, détruit. Elle me soigne d’une passion surgie soudainement de nulle part. Nous faisons l’amour debout, devant un grand miroir de notre suite spacieuse. Nous regardons nos corps unis, nos ébats dans le vide. Puis, aujourd’hui, seul, à nouveau détruit, ça tourne en boucle, décidemment.
Coup de sonnette, sornettes divulguées.
Elle dit m’avoir aimé plus que tout autre.
Baliverne.
Dit-elle la vérité ? - Tant de vilains mensonges qui ont détruit tant de jolies choses.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Vivre sous le même toit, mais autrement ? Ou survivre sans abris ?
RIO DE JANEIRO
Odeurs douces et amères de carburant à l’alcool de canne à sucre, un dimanche au petit matin, Avenida Brasil, large, interminable, silencieuse au point de laisser entendre le bruit sourd d’une ville qui cuve.
Il s’arrête pour vomir, mon beau-frère. Il me propose le volant, j’accepte sans avoir le choix et je démarre, la fenêtre ouverte à l’air déjà lourde d’une chaleur qui ne tardera pas à nous écraser.
Rouler droit, sans savoir où l’on va, décidément un leitmotiv.
Nous avons loué une petite voiture à Campinas, une petite ville réputée tranquille. C’était un cirque pour négocier un prix quelque peu raisonnable pour quelques jours, pour faire le trajet via Sao Paulo, le long de la côte, vers Rio de Janeiro. Toutes les auberges au bord de la mer étaient pleines, haute saison dans l’hémisphère sud. Nous avons finalement trouvé quelques lits dans une sorte de taudis.
Tout est beau ici, même la laideur. Ces immeubles de béton, rongés par l’humidité tropicale ; ces cabanes en taule et en bois, noircies par le trafic routier, dont le mot, en portugais, rime avec feuilleton télévisé : favelas, novelas.
Allons-nous survivre à l’avenida Brasil encore déserte lorsqu’elle ne le sera plus ?
CAMPINAS
Nous sommes assis sur une grande pierre, près de l’observatoire juché sur la colline ; le vert de l’interminable étendue devient rouge aux derniers rayons de soleil, sans que je distingue, moi, daltonien, les deux couleurs qui lentement deviennent unes.
Le joint, roulé par Flavio d’une main agile, passe d’une bouche à l’autre dans le silence.
Sérénité tropicale.
Je me souviens de ce moment lorsque, après un spectacle dans un cinéma de Kalvingrad où, petit, j’avais vu mon tout premier film, Robin des Bois, ma femme reçoit l’appel de sa sœur, qui lui annonce la mort de son homme.
Flavio, le visage abîmé par des cicatrices d’acné, aux traits bons lorsqu’il esquisse un sourire timide. Informaticien au chômage, à peine trente ans. Il s’arrête devant une boulangerie, un dimanche matin. Sa femme Silvia et ses deux enfants descendent de la voiture pour acheter du pain.
Flavio attend. Peut-être qu’il allume une cigarette.
Petit déjeuner tardif prévu chez les beaux-parents, comme chaque dimanche. Café du matin dans les quartiers de la classe moyenne éternellement vouée à disparaître, éternel sujet de préoccupation des familles qui estiment faire partie de cette classe.
Eternelle éternité éphémère.
Deux gamins s’approchent de la voiture, l’un flingué. Gestes incohérents, brusques, menaces, engueulade. Flavio cherche peut-être à calmer le jeu, à peine réveillé. Mais ce n’est pas un jeu. Un coup de feu, un vrai, sous crac. Existe-t-elle encore, cette drogue des bidonvilles, aujourd’hui ?
Flavio est touché par la balle, assis au volant de sa voiture, devant la boulangerie.
Cris de panique. Les gamins prennent la fuite. Ils seront arrêtés dans les jours qui suivent, à en croire la télévision locale qui sait toujours tout.
Silvia sort de la boulangerie, le pain à la main. Le pain tombe par terre, la main de Silvia touche le sang. Le rouge devient gris à la poussière du sol.
Personne ne mangera le pain, personne ne prendra le café ce matin-là. Flavio et Silvia, leur fils, la fille de Silvia, la mère de Flavio, sa grand-mère et sa sœur, les parents de Silvia, ses frères et sa sœur, personne.
Les téléphones portables n’existent pas encore. C’est la boulangère qui appelle l’ambulance. Pas d’ambulance un dimanche matin pour ce quartier de cette ville de ce pays de ce continent de cette terre de cette galaxie, etc.
Silvia prend le volant. Flavio mourra à l’hôpital dans l’heure qui suit. Tout va très vite soudain, une heure, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, à vivre pour mourir.
Robin des Bois, voler les riches pour donner aux pauvres, l'héro de mon enfance ...
RIO DE JANEIRO
Avenida Brasil pour déboucher sur la mer, puis longer Copacabana, plage déserte tôt le matin, pour Leblon, quartier chic, surveillé 24 heures sur 24 par une armée de prétoriens privés. La terrasse de l’hôtel Miramar vient d’ouvrir. Nous parquons la voiture pour y boire un « cafezinho da manhã » bien mérité, sains et saufs.
Cinq ans plus tôt, ma première image du Brésil, un dimanche matin aussi, au premier étage de ce même hôtel, Miramar, à travers la fenêtre teintée en format cinémascope de la salle du petit déjeuner copieux aux saveurs tropicales jamais goûtées auparavant : Le soleil se lève sur Copacabana, une carte postale, après une première nuit un peu angoissée, passée en partie dans un taxi pour récupérer deux bagages oubliés à l’aéroport, pleins de cadeaux de Noël pour la famille de mon épouse.
Va-t-il nous arnaquer, l’homme au volant, nous dévaliser, nous laisser dans un quartier sordide, à la merci des ombres de la rue ? A la radio Edith Piaf, puis Chico Buarque. La course se termine bien, le chauffeur, muet pendant tout le trajet, nous ramène entiers à l’hôtel avec nos valises récupérées, pour un prix exorbitant de 50 dollars.
Je téléphone à John, un ami américain, d’une cabine près de la terrasse de l'hôtel Miramar. L’appareil avale les sous, ne marche pas, je frappe, silence, un déclic, silence, une pièce de plus, une voix enregistrée annonce l’erreur, j’annule, je recompose, ça sonne, la voix de John enfin, à peine réveillé (il a fait nuit blanche). « Glad to hear that you survived... » Nous l’attendons à boire notre petit café, sans pain.
Ma sœur, son mari et ma mère cherchent un hôtel moins cher (Miramar est inabordable en haute saison et de toute façon complet). John propose à mon épouse et à moi de nous installer dans son petit penthouse loué d’une copine en congé sabbatique.
John, qui habitait sur une colline de San Francisco près de la pyramide étriquée, John, l’avocat américain, qui était sorti avec une Brésilienne à Los Angeles, son grand amour. Elle l’a quitté, il n’a pas pu l’oublier, il est devenu amoureux du Brésil.
Il n’existe pas beaucoup de pays dans ce monde qui suscitent l’amour d’un étranger quand une histoire d’amour avec l’une de ses ressortissantes finit mal.
Je pense à mille choses en même temps, me fixe sur l’une d’elle, rarement la plus belle, rarement une chose suffisamment superficielle pour m’arrêter de penser mal.
Au retour, une réflection : Si le pilote de l’avion faisait un détour par Tokyo au lieu de voler directement vers Kalvingrad... Serait-ce bien ou serait-ce mal ? - Bien : Une hôtesse te plaît et tu lui plais et cela donne une histoire, peut-être très brève, peut-être pour toujours. Mal : Aucune hôtesse ni aucune autre femme dans l’avion ne te plaît ou vice-versa et il n’y a rien à faire, juste tuer le temps au-dessus des nuages.
Profiter du soleil et de la pluie, ne pas penser à la météo, voilà mon rêve immédiat. Je me dissipe, trop souvent attiré par les détours. Et les détours, trop souvent, n’en finissent pas d’être des détours ; ils mènent à d’autres détours etc. Quitter le bon chemin pour le retrouver, c’est aimer la complication, sans forcément apprécier le chemin, ni atteindre le but.
Ne pas avoir de buts, voilà la solution. Certains font dans leur vie les choses qui leur plaisent, tout simplement, toute leur vie, et rien d’autre ou presque. Ils n’ont pas de rêves ou alors, s’ils en ont, ils les réalisent. Vérité ou truisme : Lorsque les rêves sont faciles à réaliser, on vit aussi bien que si on n’a pas de rêves.
Faire le deuil.
Figer mes pensées sur papier pour les faire disparaître, voilà comment quitter le détour et retrouver le chemin le plus court.
Je gribouille cette recette au stylo à bille au dos du sachet en papier pour vomir que j'ai sorti de la pochette du siège devant moi.
Décidément, aucune hôtesse ne me plaît dans cet avion, quelque soit ma destination et ma route, Tokyo ou Rio, Rio via Tokyo, Tokyo via Rio. Tous les chemins mènent à Rome, même si celle-ci est protestante. Je n'échappe pas à Kalvingrad.
Où me mènerait-il, le chemin le plus court ?
Et s’il y avait des pirates dans cet avion ?
Suite de l’email du 19 février 2005 : Après tout, on ne porte aucune faute pour les sentiments que l’on porte en soi. Ils ne se laissent ni sculpter, ni modeler, tout en sculptant et modelant tout le reste.
SAINT PÉTERSBOURG
Guerres et paix. Jeune officier du Tsar de retour de la guerre perdue contre le Japon en 1905, première défaite des blancs devant les jaunes dans l’histoire récente, mon grand père rencontre Leo Tolstoï en train de travailler la terre. De quoi causent-ils ? - De l’infirmière chinoise qui a soigné le combattant vaincu à Bakou à le rendre amoureux, un mortel parmi d’autres ? De la paix dans l’âme de l’écrivain immortel à labourer son champ ?
Le peu de choses que je sais de mon grand-père, qui n’a jamais écrit de livre pour en confier ses histoires, m’a toujours paru beau.
Mon grand père est décédé lorsque j'avais deux ans. A cet âge-là, on oublie tout ou presque, paraît-il, « amnésie infantile », puis la tête est remplie à nouveau, cette fois pour de bon, jusqu’à saturation et démence sénile. Dents de lait, secondes dents, dentier.
La première image qui s'est imprimée dans ma mémoire vidée provient d’une télévision en noir et blanc. Les premiers pas de l’homme sur la lune dans un vieux chalet au milieu des alpes suisses. Mon grand-père est mort peu après, sans me laisser assez de temps pour recréer un souvenir de lui qui fasse sens. Ses histoires me viennent de ma mère, qui a un grand talent pour la fiction sur fond de vérité.
Mon grand-père a quitté la demeure paternelle suite à une altercation avec son père, sans plus jamais y revenir.
Etalons disparus, fils perdu.
Mon grand-père considérait le châtiment infligé par l’aristocrate aux serfs en charge de l’écurie injuste. Ont-ils été fouettés, privés de nourriture, chassés ; ces écuyers sans droits étaient-ils incapables ou malhonnêtes ? Ou esclaves conscients de leur condition d’esclaves ?
Puis le pays est devenu rouge et les révolutionnaires ont exécuté les blancs, le propriétaire terrien et les siens. Ont-ils fusillés, pendus, écorchés vifs, affamés à petit feu ?
Ne pas revenir, pour survivre. Cela s'applique également à Kalvingrad.
A Saint Petersburg, mon grand-père fait des études d’ingénieur dans la science de l’or noir (vocabulaire Tintin). Dans son premier ménage, ma grand-mère est employée à enseigner l’allemand à la fille de mon grand-père. Celle-ci décédera dans un accident de ski dans le massif polonais. Devenu veuf, mon grand-père épousera ma grand-mère.
Ma mère, née entre les deux grandes guerres, aimait tant le prénom de sa demie sœur défunte qu’elle le donnera à ma sœur, née alors que la lune portait déjà le drapeau américain.
Les nazis ont déporté mes grands parents vers l’Allemagne. Déporter, le mot est-il juste ? - Ma grand-mère avait un passeport allemand et mon grand père du savoir-faire à valeur stratégique : Trouver en sol germanique des gisements de pétrole pour alimenter la machine de guerre nazie. Heureusement, mon grand-père n’y a jamais puisé la moindre goutte. En lieu et place, il a caché sous cette terre pendant des mois une femme et son enfant, juifs, sans souffler mot à sa famille de crainte de la compromettre en cas de découverte.
Je l’imagine nourrir en cachette ces êtres inconnus dans l’obscurité de la cave de la maison familiale. Je l’entends user de mille combines au quotidien pour n’éveiller aucun soupçon auprès des siens et des voisins dans cette petite ville de l’Allemagne en guerre contre l’humanité. Je le vois trouver de quoi nourrir deux bouches en plus par aliments rationnés. Faire disparaître un jouet dans la chambre de ma mère et de son frère pour en faire cadeau au petit de l’ombre.
Puis, une nuit, la femme et l’enfant ont repris leur fuite. Ont-ils survécu ?
Vendredi passé à neuf heures et demie du matin, une jeune femme avec son enfant de 13 mois est agressée par six jeunes hommes dans un métro de Paris. Les hommes arrachent l’enfant de la poussette et le font tomber à terre. L’enfant se cogne la tête. Les hommes se ruent sur la femme, la blesse avec un couteau au visage et au cou. Ils marquent avec un feutre une croix gammée sur le ventre de la femme. Ils hurlent : cette femme est du XVIe arrondissement, elle est friquée, c’est une juive. Personne parmi la vingtaine de personnes présentes dans la rame ne réagit, personne parmi ces personnes ne vient en aide à l’enfant malgré les supplications de la mère, personne parmi ces personnes ne répondra à l’appel à témoins. D’après la plainte, les hommes seraient de la banlieue, d’origine maghrébine.
Quelques jours plus tard les médias rectifient : « La jeune femme, qui a porté plainte pour agression antisémite, a avoué avoir menti, a-t-on appris hier de source policière. L’annonce de cette agression avait suscité une vague d’indignation. La jeune femme avait déjà porté plainte à six reprises ces dernières années. Les enquêtes ouvertes à la suite de ces plaintes n’ont jusqu’à présent abouti à aucune arrestation. Le porte-parole du gouvernement a toutefois souligné hier qu’il y avait en France une explosion des actes racistes et antisémites qu’il fallait combattre.»
Fiction réelle, réalité fictive.
Mon grand père est mort paisiblement à un âge avancé alors que j’avais deux ans, alors que ma tête vidée allait se remplir à nouveau. Il m’avait promis un cheval, un vrai ; j’imagine l'un des chevaux qui avaient disparu de la demeure de son père.
Suite de l’email du 19 février 2005 : Le jour de la révélation brutale, la baliverne s’est écroulée. Moi, face à face à ma face perdue, soudain, puis tout le temps, sans cesse : sans face.
A LA PERIPHERIE DES EVENEMENTS
J’ai grandi dans une sorte de banlieue d’une petite ville à la périphérie des événements, dans un bloc en béton entouré de blocs en béton. Ces casernes grises me reviennent de temps à autres dans mes cauchemars. Ma mère avait décidé d’y emménager après son divorce pour mieux sombrer dans la dépression. J’ai perdu mes copains lors de ce changement de décors, sans en retrouver.
J’étais nul en foot, ce qui n’arrangeait pas les choses, surtout sur un terrain en pente. Pour tuer le temps, j’étais collé à un vieux téléviseur noir et blanc sans répits. Je détestais les chansonnettes françaises, qui entrecoupaient le programme, pires que le reste à siphonner le cerveau. J’en profitais pour aller pisser et j'en ai gardé la vessie faible à ce jour.
« Alexandrie, Alexandra ! » - Attention aux ampoules, chers téléspectateurs, ça rend maboule.
Si j’avais eu un quelconque talent, le foot m’aurait peut-être libéré de cet écran et j’aurais gagné un peu d’estime auprès des gamins du quartier, que j’observais de la fenêtre s’amuser à courir derrière le bout de plastique rond imitation cuire.
Coupe du monde au Mexique. Je m’impose l’événement cathodique en communion avec les masses. Parmi celles-ci, là où le spectacle se fait, Sara, la belle Mexicaine. Quelques années plus tard, Sara me révélera avoir été déflorée par un journaliste italien, père de deux enfants, auquel elle servait d’interprète dans les stades.
Un soir, seule dans la ville au début de l’été, elle m’appelle. Le lendemain matin, nos sandales trainent, face à face sur le parquet, la trace éphémère de notre premier baiser. Elle aime faire l’amour, moi aussi, et nous aimons faire l’amour ensemble. Elle devait être une petite fille lors de cette Coupe du monde, une mineure, d’une année mon aînée.
Mais peut-être que je confonds le Mexique avec l’Argentine quand Maradona devînt dieu, foulant l’enfer sous ses pieds, dans les catacombes des stades. La torture passée sous silence par les médias « libres » en guerre froide pour mieux divertir les consommateurs à l’ouest du rideau de fer.
Sara a trouvé un mari parisien, un « coéquipier » jusqu’à ce que la mort les sépare, après avoir été lâchée par l’amour de sa vie. La nuit où elle m’a dévoré jusqu’à l’éruption ne s’efface plus de ma mémoire, mais il serait réducteur de la réduire à cela.
LUBLIN
« Kochanie, dors bien. J’aimerais t’embrasser et te donner un baiser pour te souhaiter bonne nuit, mais je ne peux pas... peut-être que s’il y avait vraiment quelque chose d’exceptionnel entre nous, cela survivra... »
La nuit noire pour toi reste blanche pour moi.
NULLE PART
Tu me souhaite la mort sur les rails dans un texto, en proie à une crise de jalousie virulente.
Je veux une histoire simple ou rien. Une histoire simple est une histoire sans ce passé de souffrance, sans ce passé où j’ai perdu ma face.
Homme sans face, face à une femme. S’il ne retrouve pas sa face, qu’il s'efface. Aussi simple que cela.
Le seul salut consiste à quitter Kalvingrad pour de bon, ville où vivent tant de gens qui m’ont vu perdre la face. C’est le seul scénario susceptible de me redonner une « puissance sentimentale », cet amour fort, qui a été à l’origine de notre histoire.
J’aimerais fermer le livre, tout simplement, mais un être me retient, Vera.
Un désire impuissant de rompre ? - La violence du mot « déchaîné » et du mensonge qui l’avait précédé m’ont fait franchir une borne que je n’aurais jamais imaginé franchir. J’aurais simplement pu te dire : pars maintenant, pour de bon. Tu t’es accroché. Je t’ai fait mal. Cela me répugne profondément. Nous avons fait l’amour, puis des merveilles, un enfant, un film. Nous avons souffert, nous avons jubilé, nous avons créé notre bonheur, Vera. J’ai lu tes contes, sans les comprendre. Je les comprendrai un jour, lorsque mon italien sera meilleur, sans doute. Si un jour nous nous retrouvons, la rancune aura cédé sa place à l’oubli. Peut-être qu’on ne s’aime plus parce qu’on a trop pleuré sans avoir assez ri ensemble.
Est-ce que tu es tout simplement « volage » - ça serait trop drôle, toi, qui a une peur bleue de voler en avion !
Tu as été mauvaise avec moi dès le début ; tu me disais m’avoir « mal aimé ». Juste avant que tu m’annonce que tu étais enceinte de Vera je voulais rompre pour de bon. Tu m’as annoncé cette nouvelle et je suis resté encore deux ans avec toi, sans amour, pour pouvoir aimer pleinement Vera maintenant et à l’avenir.
L’un des plus beaux jardins dont je me souvienne est celui de la maison de mon ex-épouse a Venise, derrière la piazza Margerita, ou nous avons mangé une pizza à la coupe avec John et Morgana : ce jardin caché était un magnifique Eden sauvage.
Je ne rêve pas d’une pelouse anglaise, ni d’une imitation des jardins de Versailles. Nous avons une chose en commun : nous n’aimons pas trop l’ordre, nous en avons besoin juste assez pour créer, écrire, faire des films (ou en rêver), peut-être un jour peindre. Tant l’ordre parfait chez tes parents que le désordre total chez ma mère, les deux extrêmes, enlèvent toute force positive, toute envie de transcender le quotidien.
Nous vivons une nouvelle crise qui risque que nous abandonnions notre jardin pour toujours, pour trouver d’autres jardins. Les jardins sauvages comme le nôtre sont vulnérables, ce sont les endroits où d’autres cherchent à spéculer sur le terrain. Si on les abandonne, ils seront recouverts de béton.
Il y a eu beaucoup de choses jolies, je ne dois pas les oublier. Elles ne se trouvent pas sur terre sans être tombées du ciel. Le ciel, là où vit maintenant ma grand-mère, comme le croient Vera et moi. Cette pensée chasse la haine comme l’ail le vampire.
Je te propose de ne pas rompre l’ultime fil entre nous et de rester ouvert à une possible redécouverte de notre « jardin sauvage ».
Vera dort après un après-midi plein d’action et une banane entière qu’elle a mangée à la cuillère. Nuit blanche, encore. Je l’imagine autrement pour toi et cela me fait très mal. Tu n’es plus là et pour la première fois, ton odeur mélangée à la mienne me manque.
J’ai tout cassé pendant beaucoup de temps par des mots horribles, les pressions et routines du quotidien ont fait le reste.
Je sais que tu m’as beaucoup aimé, mais je n’ai plus pu le ressentir à partir d’un certain moment. Je t’ai faire croire que je ne t’aimais plus, sans que je le ressente vraiment au fond de moi. Maintenant, je « risque très gros », comme tu me l’as écrit. Notre relation, mal commencée, finit mal, sauf miracle. Après le soulagement causé par notre séparation, qui a mis un terme à l’étouffement, je vois d’abord la baliverne de notre petite famille s’écrouler dans un grand fracas derrière Vera, qui court et nous entraîne à l'abri. Mes sentiments pour toi renaissent alors de leurs cendres. Je n’ai pas besoin de te décrire le bien et le mal que cela me cause, que je ressens jours et nuits, car tu le connais mieux que quiconque. Ce bien et ce mal, tu l’as vécu avec moi, avec d’autres.
Dans l’immédiat, il nous faut sortir de la spirale de violence qui a fait rage ces derniers mois, qui a cumulé ces derniers jours - j’ai passé trois heures au commissariat jeudi à répondre à ta plainte.
Si maintenant tu es simplement aveugle, comme je l’ai été, si tu vis en fin de compte qu’une aventure illusoire, j’espère qu’un chemin nous ramènera l’un vers l’autre dans à l'avenir dans un jardin sauvage, comme un vieux couple de fantômes qui reprennent vie après avoir fait le deuil l’un de l’autre.
Comme un homme et une femme qui s’échappent d’une petite voiture garée nulle part sous un soleil de plomb pour plonger dans la fraîcheur d’un champ de colza en fleur pour y faire l'amour.
N’oublie pas ce que nous avons vécu ensemble, ce que nous vivons par Vera, pour ressentir vaguement ce que nous pourrions encore vivre de beau ensemble un jour meilleur. J’imagine que ce sentiment te fait défaut aujourd’hui.
Comme tu l’as dit à ma sœur, c’est absurde.
Tu as une peur de l’abandon qui te transforme en une personne lâche et méchante, prête à faire tout le mal du monde.
Tu as fini notre relation comme tu l’as commencée, par une trahison, de la manipulation, des mensonges, des silences trompeurs. Tu as abandonné ce qui aurait pu devenir une famille si, toi aussi, tu étais sorti de ton aveuglément.
Et puis, il y avait ces moments où tu t’es totalement donnée, gravée à tout jamais dans ma mémoire.
PARTOUT
Avant qu’elle m’aime, je l’ai aimée. Elle ne m’a pas aimé alors. Puis, pendant un certain temps, c’est elle qui m’a aimé. Je ne l’ai pas aimé alors.
La veille du coup de sonnette, nous avions chacun « découché ».
Quelques jours plus tard, après une longue errance nocturne en plein hiver, nous nous retrouvons dans la chambre où j’avais passé la nuit avec une autre tandis qu’elle avait passé la nuit avec un autre.
Chacun, chacune, avec un autre, une autre, sans signification aucune pour l’un et l’autre, pour nous, les autres.
Elle me veut dans sa chair. Je la repousse vers le bas et, après une éternité, je finis par jouir dans sa bouche rendue muette pour toujours.
Cette nuit-là, je rêve qu’on enterre un âne en érection selon un rite solennel resté inconnu.
Lorsqu’elle ne m’a plus aimé, j’ai commencé à la haïr.
Depuis, j’attends la résurrection de l’âne dont la puissance restera une énigme.
Pendre l’âne par les pattes pour réaliser le miracle de la gravitation ?
SANS RESOLUTION
Il n'a que quelques minutes de retard, un petit miracle. Il a pris l'habitude de faire attendre les gens au moins une demie heure. L'autre jour, au restaurant, une bande de copains lui en a fait le reproche. Une question de respect pour autrui. Il a cherché à se défendre, « mais, non, c'est pas ça », sans succès. Le retard ne pardonne pas aux yeux des ponctuels... Heureusement qu'un cafard égaré dans les pâtes aux fruits de mer de l'un des témoins à charge a clos le propos prématurément. Sans la petite bête noire devenue la nouvelle cible de l'opprobre, il allait peut-être s'irriter, le vin aidant, et partir comme il était arrivé, en décalage avec le temps des autres.
Il se trompe de rue, revient sur ses pas. Il sait qu'elle sera ponctuelle, sans le moindre doute. Il veut courir, pour elle – ils avaient raison, les copains : une question de respect. Mais il se retient afin d'éviter la moindre goutte de sueur.
Pour elle rester frais, un petit soucis soudain qui freine la course qu'il s'impose contre la montre.
« La toute première sortie, bon sang, y a pas d'excuses ! » Il se frotte la nuque, il fait encore chaud en ce début de soirée... Enfin, au tournant de la rue, le lieu du rendez-vous. Elle est là, à l'entrée du cinéma, la crinière blonde épinglée en tourelle, larges lunettes de soleil sur le front, robe d'été légère. Le souffle lui reste coupé pendant quelques secondes, qui lui paraissent une éternité : Somptueuse, elle incarne son idée de la beauté, rien que ça.
Il devient conscient, à cet instant précis, de graviter autour d'une nouvelle planète, une étoile, une galaxie...
Vide et plénitude, comme les premiers pas sur la lune, qui, lourds dans l'apesanteur, paraissent légers, presque gracieux. Il se souvient de l'image noire et blanche, hors cadre et floue du téléviseur. Des milliards l'ont vu alors, il est seul à la voir maintenant. Il se frotte les yeux, sans en faire le geste ; Amelia est là, en couleur, et il marche sur la terre ferme.
Il balbutie en lui donnant une bise sur la joue : « Sorry, cinq minutes que je tourne dans le quartier... » Elle sourit, « pas grave, j'ai les billets, viens. » Dans la salle obscure, fraîche, il respire enfin. Ce n'est pas un rêve, vraiment. Et le jeu des ombres et lumières s'empare de l'écran : « Das Leben der Anderen » – « La vie des autres », un film allemand sur les Allemands, récit voyeur de l'Ouest sur les voyeurs de l'Est.
Il n'est pas touché par ce film bruyamment applaudi par la critique du moment, elle-même dopée par la publicité visant une clientèle qui s'estime éclairée. Chaque commerce a ses soldes, « sales » en anglais – ce qui peut induire en erreur lorsqu'on lit le mot en français... Le prix du billet de cinéma étant le même pour tous les films, « solder » pour attirer des spectateurs au cinéma signifie afficher non pas des prix baissés, mais des prix gagnés. Chose faite, ce film vient de remporter l'Oscar pour la meilleure oeuvre étrangère. Mauvais signe, pense-t-il, et il se donne raison : Le film trop soldé n'est pas assez sale, à son goût. Il faut des films propres pour vendre de la poudre à lessive. Il faut des éclats, même et surtout pour les éclairés. Mais cette combine ne fonctionne pas lorsqu'il s'agit de laver du linge sale et c'est précisément le cas, conclut-il.
Et s'il se trompait ? - Cela expliquerait le fait qu'il n'ait jamais réussi à réaliser son rêve d'adolescent, devenir cinéaste lui-même. Il étrangle cette pensée désagréable et respire silencieusement à pleins poumons. Il est aux côtés d'Amelia et rien de rien, surtout aucun cheminement tortueux dans sa tête, ne doit plus troubler ce moment de bonheur. La réalité plus belle que la fiction.
Après la projection, ils se promènent dans les rues de Florence à la recherche d'un bar qu'ils ne trouveront pas cette nuit-là. « La vie des autres » a le mérite de susciter leur première conversation sur le passé, l'enfance d'Amelia sous la dictature communiste en Pologne imposée par l'Union Soviétique. Elle lui raconte cette histoire qui lui rappelle celle de son ex-femme, Carina, enfant sous la dictacture anti-communiste au Brésil imposée par les Etat-Unis.
Les parents d'Amelia enseignaient alors dans un université de Pologne. Elle avait passé une partie de la matinée dans le bureau de sa mère à dessiner pendant que celle-ci participait à une réunion. A court de papier, elle avait trouvé, pourtant bien cachés dans un tiroir de la table de travail, des tracts et des badges de « Solidarité », le syndicat que le régime avait déclaré illégal. Elle avait utilisé ces matériaux pour colorier et bricoler. Puis, fière de son oeuvre, elle commençait à la distribuer sur l'étage aux collègues de sa mère.
On apprend aux enfants de ne pas enfoncer l'aiguille à tricoter dans la prise électrique. De ne pas manipuler les allumettes. De faire attention aux voitures quand on traverse la route. De ne pas toucher aux champignons vénéneux, notamment ceux qui sont rouges aux points blancs. Comme ces jolies lettres de "Solidarnosc" en écriture attachée rouge sur fond blanc, les couleurs du drapeau polonais. Amelia avait alors rapidement appris la nouvelle leçon d'une camarade de pallier solidaire de sa mère, « Solidarité » oblige.
Quant à Carina, dont il est divorcé depuis une douzaine d'années, elle adorait grimper sur les arbres dans le village de son enfance au fin fonds de l'état de Sao Paulo. Il se souvient d'une photo qui la montre dans les branches, mignonne petite fille lumineuse.
Un après-midi, elle s'était amusée avec des copines à esquisser à la craie une faucille et un marteau jaunes sur le trottoir devant la maison de ses parents. Il imagine l'effroi de la mère à la vue de ce dessin. Les parents de Carina subissaient la dictature dans la peur de la violence et de l'arbitraire qui caractérisaient l'oppression sourde au quotidien. À sa connaissance, ils n'avaient ni collaboré avec le régime, ni lutté contre celui-ci. Heureusement que la craie se lave facilement, un peu d'eau et un bon coup de balais suffisent. Autrement, il n'aurait peut-être jamais connu celle qui allait devenir son épouse.
L'air est maintenant plus frais. Elle met une légère jaquette de laine sur ses épaules. Il respire et un sentiment de sérénité l'effleure. Ce sentiment, il ne l'avait plus connu depuis quelque temps déjà. Il se surprend à sourire en lui-même, soudain libre de toutes pensées autres qu'agréables.
Il écoute Amelia raconter, dans son anglais soigné, teinté d'un joli accent slave, ce qu'elle veut bien lui dévoiler sur elle ce premier soir. Comment elle a passé l'examen pour obtenir son brevet d'avocat dans sa ville natale, sans recourir aux facilités que les relations de son père auraient pu lui procurer. Son enseignement à l'université et l'amitié qu'elle a nouée avec la professeure qu'elle assistait, l'une des premières femmes de la faculté de droit, qui fumait comme un pompier. Comment elle a été acceptée en tant que doctorant à l'Institut universitaire européen de Florence, cette école d'élite pour jeunes chercheurs en sciences sociales. Elle avait fait le voyage de Pologne pour l'entretien d'admission. Elle était certaine d'avoir fait mauvaise impression et, pour se consoler, avait acheté une paire de lunettes de soleil extravagante. En fait, elle avait réussi le test d'entrée et cet apanage de vedette, qu'elle porte toujours, s'est avérée après-coup être la récompense bien méritée.
A son tour, il lui décrit quelques épisodes de sa vie et surtout son bonheur d'être le père d'une petite fille de quatre ans. Elle feint la surprise que tous les deux pourtant savent ne pas en être une. Il pensait qu'elle savait, car il l'avait mentionné devant la classe du cours d'italien où ils s'étaient rencontrés la première fois. Elle lui révèle maintenant ne pas l'avoir entendu ainsi.
La fissure naît avec le mur.
Ils se retrouvent devant le grand portique du vieux palais où elle habite dans un appartement du troisième étage en co-location avec un jeune couple d'étudiants en architecture allemand.
Il l'embrasse sur la joue.
Pourquoi cette rupture est-elle tellement longue et douloureuse ? - Parce que la femme est méchante ? Ou parce qu'il l'aime encore ? Ou un cocktail toxique mélangeant les deux causes ? Après toutes ces années, il ne s'est toujours pas remis d'aplomb. Refait surface. Il sait que la femme était méchante, en partie. Il sait qu'il l'aime encore, en partie. Il sait qu'il doit tirer un trait, accepter la réalité des mensonges qu'il a subi et créer une nouvelle réalité.
Epouser la vérité, rien que ça.
Il sait qu'il doit construire non plus seulement une nouvelle baraque dans le bidonville de ses échecs, mais enfin une vraie maison dans un beau voisinage. Rêver ne coûte rien, et mieux vaut faire de beaux rêves que de mauvais cauchemars. Soudain pragmatique, il songe aux leçons à tirer de ces années passées.
De son côté, la femme ne souffre plus, imagine-t-il ; ce qui est injuste, croit-il savoir. Pour chasser cette pensée une fois pour toute, il imagine ce que cette maison aurait pu être s'il l'avait construite avec Amelia. Quelque chose l'a pourtant retenu d'ouvrir ce chantier.
Il pense à ces moments passés avec elle, qui lui a tout donné. Son amour et ses racines. Tout donné, sauf accepter son passé sans crainte.
----- Original Message -----
Sent: Thursday, October 25, 2007 4:49 PM
Subject: Nous
Kochanie,
I get more and more aware how close you were with her, and I'm also aware that such a closeness, so many emotions can't vanish that easily and that they are probably still present in the depth of your soul... but for the time being, I'd like to forget about her existence in your life and I don't want her to be part of our life. Can you understand me?
Amelia